CHAPITRE II. Il
appointement fut oublié devant la scène admirable qui se déployait à nos yeux.
Pour la plupart de nos camarades, le Groënland était encore une sorte de mythe ; depuis quelques jours nous en suivions les côtes, mais, sauf l'apparition de Disco, les nuages et la brume l'avaient constamment dérobé à nos reyards. Mais voici qu’il secouait son manteau de nuées et se dressait devant nous dans son austère magnificence : ses larges vallées, ses profondes ravines, ses nobles montagnes, ses rochers déchirés et sombres, sa terrible désolation.
A mesure que le brouillard s’élevait et roulait lentement ses grisâtres trainées sur la surface des eaux bleues, les icebergs se succédaient et défilaient devant nous, comme les châteaux ’antastiques d’un conte de fées. Oubliant que nous venions de notre libre volonté vers cette région d’apres réalités, à la poursuite d’un but peu âttrayant par luimême, il nous semblait être attirés par une main invisible dans la terre des enchantements. Les elfes du nord, dans un accès d’enfantine gaieté, avaient jeté sur notre tête leur voile magnifique et nous conduisaient à l’éternelle demeure des dieux. Voici le Walhalla des hardis rois de la mer, voilà la cité de Freyer, le dieu soleil ; Alfheim et les retraites des elfes; Glitner aux murs d’or et aux toits d'argent, et Gimle le séjour des bienheureux; plus brillant que le soleil, et là-bas, bien loin, perçant les nuages, Himinborg, le mont céleste où le pont des dieux élève son arche jusqu'au tirmament.
Il est difficile d'imaginer une scène plus chargée d’impressions solennelles; impossible de dire quel enthousiasme éveillait en nous chaque changement soudain de ce glorieux décor!
Minuit.
Je viens de descendre encore tout transporté de la magnificence merveilleuse du soir. La mer est unie comme
une glace, pas un pli, pas une ride, pas un souffle de vent; le soleil chemine avec bonheur sur l'horizon du nord, de légères nuées flottent suspendues dans l’air, les icebergs se dressent autour de nous, les noires arêtes des côtes se profilent vivement sur le ciel; les nuages et la mer, les glaces et les montagnes sont baignés dans une splendide atmosphère de cramoisi, de pourpre et d’or.
Dans mon précédent voyage, je n'avais contemplé rien de si beau. L’air rappelait, par sa mollesse, une de nos belles nuits d’été, et cependant nous étions entourés de montagnes nues et de ces icebergs que, dans notre terre aux vertes collines et aux forêts frémissantes, on associe à des idées de froide désolation. Le ciel était brillant et doux comme le poétique firmament d'Italie ; les blocs de glace eux-mêmes avaient perdu leur morne aspect, et tout embrasés des feux du soleil ressemblaient à des masses de métal incandescent ou de flamme solide; près de nous, pareil à un bloc de marbre de Paros incrusté de gigantesques opales et de perles d'Orient, se dressait un immense iceberg; à l'horizon et si loin que la moitié de sa hauteur disparaissait sous la rouge ligne des flots, un autre nous rappelait par sa forme étrange le vieux Colisée de Rome.— Le soleil poursuivant sa course, passa derrière lui et l'illumina soudain d'un jet de flammes éblouissantes.
Mais c'est au pinceau du peintre de retracer de telles splendeurs. Dans sa grande toile des Icebergs, Church a seul pu jusqu'ici traduire la magie d’une semblable vision.
L'ombre des montagnes de glace colorait d'un vert admirable l’eau sur laquelle elles reposaient; mais plus belles encore étaient les teintes délicates des vagues légères glissant sur les pentes de ces îles de cristal. Partout où l’iceberg surplombait, les tons devenaient plus chauds; sous une cavité profonde, la mer prenait la couleur opaque du malachite alternant avec les transparences de l’éme-