CHAPITRE II
quement déchirée nous dévoila un pic étincelant autour duquel de légères vapeurs enroulaient leurs volutes capricieuses. Il y avait quelque chose de singulièrement étrange dans la superbe indifférence du géant. En vain les ondes lui prodiguaient leurs plus folles caresses ; froid et sourd il passait, les abandonnant à leur plainte éternelle.
Dans le détroit de Davis, nous eùmes à passer quelques heures des plus rudes; une fois, surtout, je crus que nous touchions au terme misérable de notre carrière. Nous courions vent arrière sous la misaine et la grande voile, le ris pris et sous le foc, ayant à lutter contre une mauvaise houle, lorsque la lisse de l'avant fut arrachée; tout tomba sur le pont, il ne resta pas un pouce de toile dehors, excepté la grande voile qui battait furieusement le mat; c'est un miracle que nous n’ayons pas fait chapelle et sombré immédiatement. Rien n'aurait pu nous sauver, si la barre n'avait pas été tenue par une main vigoureuse.
Qu'on me permette de citer ici quelques passages de mon livre de bord :
« Malgré tout ce fracas, rien ne nous parait extraordinaire dans les événements qui viennent de se passer; ils nous semblent faire nécessairement partie de l’expédition elle-méme. Nos hommes supportent courageusement les ennuis et recoivent avec une virile bonne humeur chaque nouveau coup de la fortune; les journaux les ont appelés une poignée de héros; ils méritent ce titre; ils veulent le garder. Parfois les matelots sont littéralement noyés sur le gaillard d’avant; la cabine se remplit d'eau dix à douze fois par jour, et la table, placée juste au-dessous, a été fréquemment, sans l’aide du maitre d'hôtel, parfaitement débarrassée des assiettes et des plats; ma chambre est souvent inondée et la majeure partie de mes livres tout à fait gâtée ; je renonce à les maintenir sur leurs rayons; une fois j'ai trouvé toute ma petite bibliothèque voguant sur le pont après un plongeon audacieux du schooner et
le passage d'une lame énorme à travers l'échelle du dôme. »
Ma première intention était de m’arréter à Egedesminde ou quelque autre des stations danoises les.plus méridionales, pour y acheter des fourrures avant de pousser vers le nord où nous espérions trouver des chiens de trait; le vent était bon, et nous en profitämes, comptant du reste nous procurer ce dont nous avions besoin à Prôven et à Upernavik.
Le 31, nous arrivions près de l'extrémité sud de l'ile Disco. Une soudaine déchirure du brouillard nous fit entrevoir de hautes montagnes aux sommets blancs de neige ; l'instant d’après, la vision avait disparu, mais nous savions maintenant que la terre était proche, et nous constatames avec orgueil, qu’en dépit de la brume, nous avions parfaitement calculé notre position. De ce moment, l’intérêt de notre voyage doubla.
Le lendemain, nous passions à la hauteur du bras nord du fiord dé Disco, par le 70° degré de latitude; nous glissions sur la mer, poussés par un vent léger et les fiords de Waigat et d’Qomenak furent bientôt derrière nous; le 2 aout au soir, nous approchions du hardi promontoire de Svarte-Huk, à soixante-dix kilomètres seulement de Prôven vers lequel nous nous dirigions.
« Le cœur de l’homme délibère sa voie, mais l'Éternel conduit ses pas. »
Au moment même où nous nous félicitions à l’idée de faire une petite promenade hygiénique sur les collines du Groënland, le vent commença à montrer d’alarmants symptômes de faiblesse; après quelques efforts spasmodiques il exhala son dernier souffle et nous abandonna sur les eaux calmes à un ennui qu’accroissait encore notre impatience. Nous étions vivement contrariés, mais bientôt le soleil dispersa les vapeurs qui depuis si longtemps nous emprisonnaient de leur voile humide, et notre dés-