‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 144 sur 253 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Une circonstance me frappa extrêmement : cette grande dépression du thermomètre n’était pas perceptible aux sens; si nous n’en avions eu la preuve sous les yeux, nous n'eussions pas eu la moindre pensée que par ce soleil splendide il faisait un des froids les plus extraordinaires qu’on ait pu mesurer, et qui ne nous épargnait que grâce au calme profond dont nous étions favorisés. Par une pareille température, le moindre vent serait dangereux, surtout s’il soufflait en face. Il est encore fort étrange que, tout en transmettant si peu de chaleur aux couches atmosphériques qu’ils traversaient, les rayons du soleil fussent encore assez puissants pour déterminer des ampoules sur la peau, de sorte que les deux conditions les plus opposées du calorique, la positive et la négative, agissaient à la fois sur nos pauvres visages.

L'influence de ces basses températures sur la neige n’est pas moins curieuse à étudier; elle en devient aussi dure que du sable et le frottement du traineau s’accroit notablement. Wrangel avait déjà remarqué cette circonstance que les Esquimaux connaissent aussi : le traineau glissant avec plus de facilité quand la neige est légèrement mouillée, ils font fondre un peu de neige dans leur bouche, la versent dans la main et en humectent l’ivoire poli des patins de leur véhicule : une mince couche de glace se forme aussitôt à l'encontre des cristaux durcis. Kalutunah s'arrêtait souvent pour cette opération, et l’ayant essayée sur mon traineau, je trouvai une différence très-perceptible dans le tirage.

Il serait fastidieux de donner jour par jour les détails de cette excursion. Je la prolongeai jusqu’à ce que j’eusse bien la conviction que la route vers le nord était impraticable par les côtes groënlandaises. Les glaces de cette année différaient fort de celles de 1853 à 1854. A cette époque elles étaient unies et on ne rencontrait les hummocks qu’à vingt-cinq ou trente kilomètres du rivage. Maintenant cette

ceinture plane n’exjstait plus. L'hiver survenant pendant que la glace s’amoncelait contre les terres, la pression avait du étre terrible : de vastes masses avaient été empilées les unes sur les autres : la mer tout entière n'était qu'un immense chaos de fragments de glace soulevés à une hauteur énorme et soudés par la gelée dans cette position. C'étaient les montagnes Rocheuses sur une échelle réduite; pics,'escarpements, terrasses, éperons séparés par de profondes vallées, dans lesquelles nous descendions par des déclivités raboteuses et dont nous remontions péniblement le versant opposé pour franchir les hautes crêtes et répéter les mêmes efforts. La marche était d’une extrême difficulté : sans cesse il nous fallait grimper sur des masses glacées de toute forme et de toute grandeur.

Kalutunah ne pouvait comprendre notre but: il n'avait jamais entendu parler d'un voyage dans ces régions lointaines, sinon pour chasser des ours, et encore dans des circonstances exceptionnelles; mais comme nous traversions piste après piste sans nous occuper de la chasse, il devint de plus en plus anxieux. Il aurait bien voulu courir le gibier, et voir l'effet de nos carabines; mais aucune empreinte ne paraissait trés-fraiche, et je n'avais pas de temps à perdre; pourtant, nous arrivames à une passée qui évidemment ne remontait pas à une heure, et à laquelle nous eussions pu nous attacher avec succès, car les traces indiquaient une mère et un tout petit ourson. Kalutunah arréta son traineau et implora avec ardeur l’ordre de lancer le gibier. Il donnait pour raison le plaisir d’abord, ensuite la fourrure, qui ferait un si bel habit au nalegaksoak; et puis sa femme et ses marmots n'avaient pas mangé d'ours depuis si longtemps! sans parler de ses chiens surtout: « Voyez comme ils en ont envie! » disait-il en montrant son atielage fatigué qui ne semblait guère se soucier de l'éloquence avec laquelle on plaidait sa cause; les pauvres animaux s'étaient tous couchés sur la neige aussitôt

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