‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 143 sur 253 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

leur harnais compris); on y poussa ensuite les quartiers de neige durcie, puis nous nous fourrâmes nous-mémes dans notre repaire; on força les blocs de neige dans l’ouverture : nous étions logés pour la nuit.

N'ayant à faire qu’un voyage de courte durée, je m’étais permis de prendre une assez bonne provision d'alcool, comme le meilleur combustible qu’on puisse employer dans l’atmosphére confinée d’une hutte de neige. Une flamme bleue et livide se refléta bientôt sur nos visages, notre bouilloire de fer battu fut remplie de neige et commença à chanter sa chanson joyeuse, mais l’eau fut bien longue à bouillir : avec une petite lampe et par un froid

pareil ce n’est pas chose facile; quelques tasses de thé

brülant nous restaurèrent enfin, puis les feuilles furent jetées dans un coin, on remit de la neige dans la bouilloire et du bœuf et des pommes de terre conservées nous firent un plat excellent; quand nous l’eùmes dépêché, chacun alluma sa pipe et se roula dans sa peau de bison pour passer de son mieux le reste de la nuit.

Mon invention ne parut pas d’abord aussi satisfaisante que je l'avais espéré. La hutte, il est vrai, était plus commode et nous pouvions nous y mouvoir sans faire tomber la neige sur nos têtes; mais nous avions beaucoup plus froid que dans les cavernes construites par Kalutunah, où la chaleur émanée de nos corps et la lampe qui cuisait le souper élevaient la température à zéro environ. Mais notre bouge sous le traîneau ne put être chauffé au de'à de — 30°; aucun effort ne réussit à faire monter le thermomètre plus haut.

En dépit de tout, je m’en tenais à ma théorie, et très-injustement je rejetai le blame sur Jensen, et prétendant qu’il n'avait pas assez soigné la construction de la hutte, je l’envoyai entasser plus de neige sur le sommet; ceci ne nous valut qu'un nouveau désagrément : le peu de chaleur que nous avions pu amasser disparut par la « porte » ou-

verte maintenant; et nous eùmes beau la fermer aussi hermétiquement que possible aprés le retour du Danois, de toute la nuit la température, tombée à — 38° C., ne remonta pas au-dessus de — 35° C. Kalutunah lui-même fut dérangé de son sommeil et pendant qu'il se frottait les veux et frappait des pieds pour les empêcher de se geler, il faisait une grimace qui en disait plus que des paroles sur son peu d’estime pour Jes talents du nelegaksoak à construire les huttes de neige.

Au matin, la cause de tout cela nous fut expliquée, la faute n’en était pas à moi, et depuis lors, je m’en suis tenu à mon système que Kalutunah lui-méme a reconnu le meilleur. J'appelai l’attention de Jensen sur le thermomè-. tre suspendu au mur de neige : le sommet du filet délicat d'alcool marquait — 36°.

Je me glissai en dehors de la hutte pour essayer du soleil, en m'écriant : « Jensen, je vous donne la plus belle peau de buffalo du navire si l'air extérieur est aussi froid que cette tanière que vous nous avez laissée criblée de trous! » Jamais œil humain ne vit matinée plus pure et plus resplendissante. Ce monde de blancheur étincelait au soleil ; la plaine glacée, les hummocks, les icebergs et les hautes montagnes éblouissaient le regard: pas un souffle n’agitait l'air. Jensen se rendit sans autre contestation : — « Eh bien ! dit-il, nous tacherons de mieux faire une autre fois! »

J'allai chercher le thermomètre et le plaçai à l'ombre d’un iceberg. Je m'attendais à le voir s'élever ; mais non, la petite colonne rouge descendit, descendit presque jusqu'à la cuvette et ne s'arrêta qu'à — 58° de l'échelle centigrade.

Je ne me rappelle que deux exemples de température semblable; l'une notée par Niveroff à Yakoutsk en Sibérie à — 72° Fahrenheit. Je ne sache cependant pas qu'aucun voyageur ait constaté en plaine un froid aussi exceptionnel. Je dois noter qu’au Port Foulke, pendant mon absence, le thermomètre ne descendit pas au-dessous de — 28° C.

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