‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 149 sur 253 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

les côtes du Groënland. Mac Cormick, chargé des préparatifs, les activa avec son énergie habituelle et nous nous serions mis en route dès la fin de mai, si je n’avais du attendre que la température s’élevat un peu. Notre colonie était une ruche pleine de bruit et d’agitation, et les Esquimuux ne formaient pas un des éléments les moins utiles de la petite communauté. Les deux vieilles dames qui présidaient aux affaires domestiques de la hutte de neige et de la cabane d’Etah, cousaient sans cesse pour nous, et furent probablement les premières femmes qui se soient enrichies « à tirer l’aiguille et le fil. »

Mais le malheur vint s’abattre dans la demeure de Tcheitchenguak. La bavarde, mais bonne et vaillante Kablunet tomba malade d’une pneunomie qui l’enleva en quatre jours. Tous mes remèdes, tous mes efforts furent inutiles et ce malheureux événement aurait détruit mon prestige de narkosak, si une aurore boréale ayant paru à cette époque, Jensen, en homme adroit « et des plus utiles », ajoute mon journal, n’en ett profité pour avertir les Esquimaux que ce phénomène entravait entièrement l'effet des médecines du chef blanc, et n’eüt ainsi sauvé ma réputation compromise. Kablunet mourut à cinq heures ; à six, on la cousait dans une peau de phoque, et, avant qu'il fût refroidi, Hans emportait le corps sur son traineau jusqu'à une gorge voisine où il le déposa dans une anfractuosité du rocher et amoncela au-dessus un tas de grosses pierres. Merkut, sa femme, montra seule quelques signes de douleur et de regret, mais plutôt, je suppose, dictés par l’usage que par une affection réelle. Quand les autres furent partis, elle resta près de la tombe et tourna tout autour pendant une heure environ, murmurant à voix basse les louanges de la défunte, puis elle plaça sur les pierres le couteau, les aiguilles, le fils de nerfs de phoque dont sa mère se servait quelques jours auparavant : cela fait, les derniers rites de le séparalion suprême étaient accomplis.

Tcheitchenguak vint me voir peu après, il paraissait fort triste; il me dit que sa hutte était bien froide, qu'il n'avait plus personne pour entretenir sa lampe et me demanda de lui permettre de rester avec sa fille. Mon consentement obtenu, on ne s'occupa guère de celui de Hans et la maison de neige fut délaissée, et le foyer où ces braves gens se plaisaient à donner la rude hospitalité du sauvage fut dispersé. La cabane joyeuse était devenue une demeure de deuil et Tcheitchenguak la quittait pour trainer solitairement le peu de jours qu'il avait à vivre. Usé par sa longue lutte pour l'existence, il allait maintenant dépendre d’une génération qui ne se soucierait guère d’un vieillard inutile. La compagne qui seule eût pu adoucir les chagrins de ses dernières années, était partie avant lui pour l'ile lointaine où le grand esprit, Torngasoak le puissant, invite les âmes heureuses au festin éternel, sur les bords toujours verts du lac sans limites où on ne voit point de glaces, où les ténèbres sont inconnues, où le soleil plane éternellement dans un ciel d’été et de bénédictions, — dans l’Upernak qui n’a point de fin.

Le thermomètre s’étant un peu élevé, le départ fut annoncé pour la soirée du 3 avril. Le soleil descendait encore au-dessous de l’horizon, mais la nuit crépusculaire permettait de marcher et de réserver le jour aux campements. Si basse que soit la température, pourvu que l'air soit calme, l'exercice réchauffe toujours assez, et la chaleur est beaucoup plus nécessaire pour les haltes; en outre, la réverbération des glaces au grand soleil de midi est excessivement fatigante pour la vue et il est assez difficile de se préserver de « l’ophthalmie des neiges, » affection aussi douloureuse qu’incommode; pour nous en garantir autant que possible, nous portions tous des besicles en verre bleu.

Mes compagnons, officiers ou matelots, étaient au nombre de douze. Tout fut prêt à sept heures, et quand la petite bande s'assembla sur la glace auprès du schooner, le coup

Hans enterrant sa belle-mère,

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