‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 158 sur 253 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

fale balayant les feuilles d'automne. — En traversant le détroit, j'ai mesuré une de ces anciennes banquises. D'une hauteur moyenne de vingt pieds au-dessus du niveau de la mer, elle avait dix kilomètres de long sur sept de large, la surface en était très-inégale, s'élevant en collines arrondies de quatre-vingts pieds de hauteur, ou se creusant en vallées profondes et tortueuses.

Un pareil icefield n’offrait guère aux traineaux une route plus facile que le chaos des hummocks eux-mêmes. La su-

. perficie, raboteuse et coupée de fondrières, était recouverte d'une croûte de neige que le traineau entamail sans cesse et qui cédait sous nos pas. En nombres ronds, j'estime

. celte masse énorme à six milliards de tonneaux ; elle devait avoir cent soixante pieds d'épaisseur. Les bords en étaient ceints de tous côtés par une chaîne formée par les glaces de l’hiver dernier, disposées en une sorte de bourrelet élevé dont la plus haute pointe s’élancait à quarante mètres au-dessus du niveau de la mer. Cette bordure était un entassement de blocs de toute forme et de toute dimension empilés en désordre les uns sur les autres. Des aiguilles nombreuses, également déchirées, quoique de moindre altitude, s’élevaient sur le pourtour et sur chaque partie de cette étendue désolée. — Un millier de villes comme Lisbonne se fussent effondrées les unes sur les autres que leurs décombres n’eussent pas été plus enchevétrées, et la marche a travers leurs ruines une fatigue plus dure.

L'origine de ce champ de {lace doit remonter à une période fort éloignée : je suppose que, d'abord formé dans quelque fiord profond, il aura fini par devenir assez épais pour que le soleil et les pluies d’un seul été aient été impuissants à le fondre avant la venue d’un nouvel hiver. Il s'est ensuite accru, selon le mode des glaciers, par sa couche supérieure; celle-ci, comme la leur, se composant entièrement de neige transformée en glace. Le mode d’accumulation

est le même sur ces masses mobiles que sur le sommet des montagnes : chaque nouvelle année leur apporte son tribut. Toutes vastes qu’elles paraissent à l'œil, ces banquises, simples miniatures de la grande mer de glace du continent groënlandais, ne sont en réalité que des petits glaciers flottants. On comprendra qu’elles ne s’accroissent pas autrement, puisque la glace acquiert bientôt le maximum d’épaisseur que peut lui donner l’action directe de la gelée. Une fois qu’elle arrive à une certaine puissance, déterminée surtout par la température du lieu, la glace elle-même sert de couche protectrice à la mer; l'air froid ne peut plus la traverser, et la chaleur de l’eau cesse de diminuer longtemps avant la fin de l'hiver. — La croûte formée pendant la pre- mière nuit de gelée est plus épaisse que celle de la seconde, celle-ci est plus forte que le produit de la troisième nuit, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'accroissement devienne inappréciable. A Port Foulke, j'ai mesuré neuf pieds de glace; ce n’est qu’au mois de mars que nous avons eu notre maximum de froid, et cependant elle n’a pas augmenté de deux pouces après la mi-février. Dans les régions où la température est plus basse et où les courants ont moins d'influence qu’à Port Foulke, l’épaisseur du lit de glace doit être nécessairement supérieure, mais je n’ai jamais vu de table directement formée par la gelée qui dépassat dix-huit pieds. — Sans cette disposition providentielle, les mers arctiques seraient, depuis des siècles, solidifiées jusque dans leurs plus profonds abimes.

J'espère que le lecteur aura suivi cette longue digression avec quelque intérét, et se fera ainsi une plus juste idée des mers boréales et des luttes pénibles qui nous attendaient dans le labyrinthe presque inextricable qui défendait les abords de la côte opposée. — Elle se dessinait fièrement devant nous, puis se perdait au loin vers le nord inconnu, où elle reçoit les assauts de l’océan polaire.

Revenons à notre récit. Le 24 avril nous trouvait lassés,

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