CHAPITRE XXVI
et un pied s'enfonce au moment où l’autre se lève. — Jes ouvertures qui séparent les .hummocks sont souvent à demi cachées par des ponts de neige; nous croyons pouvoir passer, mais au beau milieu un homme plonge jusqu’à la ceinture, un autre jusqu'aux épaules, un troisième disparait entièrement ; le traîneau casse, et nous perdons des heures entières à opérer le sauvetage, surtout si, comme il arrive fréquemment, il nous faut enlever toute la cargaison. Nous sommes, du reste, habitués à la manœuvre : parfois, chaque chargement doit être divisé en deux ou trois parts; les traineaux vont et viennent sans cesse et la journée se passe à haler sans fin ni trêve. — Les cantilènes des matelots s’encourageant à tirer avec ensemble se mêlent aux interjections souvent peu aimables de Knorr ou de Jensen, gourmandant leurs pauvres attelages surmenés.
On ne saurait inventer un genre de labeur qui détruise plus vite l'énergie des hommes ou des animaux : ma petite troupe y épuisait ses forces et son moral, et lorsque, après une journée de longs et rudes travaux, j'aurais presque pu atteindre notre hutte de la veille d’une balle de ma carabine, je me sentais moi-même bien près du désespoir.
J'abandonnai bientôt la pensée de transporter l’embarcation sur l’autre rive : cent hommes n’auraient pas suffi à la tâche. Mon seul désir maintenant était d'arriver à la terre de Grinnell avec autant de vivres que je le pourrais et d'y garder mes gens aussi longtemps qu’ils me seraient utiles; mais j’eus bientôt à me demander s’il ne leur était pas impossible de porter leurs provisions en outre de celles qu'il me fallait pour que nos pénibles travaux ne fussent pas perdus. — En dépit de tout, à travers la tempête, par le froid, la fatigue, le danger, mes compagnons sont restés fidèles au devoir.
A tout ce que j'ai dit dans le précédent chapitre, je n’ai pas besoin d'ajouter de longues explications sur l’état des glaces, et le lecteur peut facilement ‘s’en faire une idée
en étudiant la carte du détroit de Smith. Il remarquera que ce détroit est un large canal dont l'axe court presque de l’est à l’ouest et qui a une longueur de cent soixante milles géographiques sur une largeur de quatre-vingts. — Le nom de détroit lui a été conservé depuis que le brave vieux William Baflin le découvrit, il y a quelque deux cent cinquante ans. Du cap Alexandre au cap Isabelle, il n’a guère que cinquante kilomètres d'ouverture, mais en se reportant à la carte on voit que cet estuaire s’élargit rapidement, devient une mer aussi grande que la Caspienne ou la Baltique, et s'étend depuis la baie de Baflin jusqu’à l’endroit où le canal de Kennedy en resserre de nouveau les eaux avant qu’elles s’épandent dans le vaste bassin polaire. Cette partie centrale du détroit de Smith devrait s’appeler mer de Kane, en mémoire du chef de l’expédition qui en détermina les limites pour la première fois.
Le courant du bassin polaire descend par le canal de Kennedy, sorte de grande écluse des eaux arctiques; mais la glace ne débouchant qu'avec lenteur dans la mer de Baffin, par l’ouverture méridionale du détroit de Smith, s'accumule de siècle en siècle entre les deux issues. Chaque été en disloque une partie et la brise en fragments de toute grandeur et toute forme qui se pressent, se disloquent, s’usent les uns contre les autres, s’amoncellent en masses énormes sur la mer, ou s’entassent sur les côtes groénlandaises.
Pour se faire une idée de la force et de l’importance de ce mouvement, il faut se rappeler que presque toutes ces glaces sont de formation trés-ancienne, de vieux icefields, des banquises d’une grande épaisseur et larges de plusieurs kilomètres, aussi bien que des fragments détachés du glacier de Humboldt; ces gigantesques amas, promenés par les courants dès le commencement de l’hiver pendant que la glace nouvelle se forme avec rapidité sur la surface des eaux, sont aussi irrésistibles que la ra-