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CHAPITRE XXVII

Je n’ai été, de ma vie, si découragé que ce soir, pas mème dans cet autre hiver, où par la faim et le froid, sans nourriture et sans moyen de transport, harcelé par les Esquimaux hostiles, je conduisais ma petite bande, à travers les périlleuses aventures de la nuit arctique, à la recherche d’un secours qui ne vint pas!

Ge détroit de Smith n'a été pour moi qu'une suite de terribles obstacles. — Depuis le jour où la tempête, en s’éloignant, découvrit la tête chenue du cap Alexandre, je n'ai éprouvé que désastres sur désastres; c’est alors que commencèrent toutes nos malheureuses tentatives pour atteindre le rivage de l'ouest d'où l'hiver nous repoussa, en forçant notre navire désemparé et prêt de couler à fond à chercher au plus vite un lieu de refuge. Puis, mes chiens sont morts; M. Sonntag, mon fidèle coopérateur, a succombé à un funeste accident, et si j'ai pu, en quelque mesure, réparer la perte de mes attelages, je me trouve aujourd'hui, au milieu du détroit, arrêté court, obligé de reconnaitre notre impuissance. Comme l’a montré autrefois l'expédition de Kane, j'arrive à la conclusion que des hommes à pied ne peuvent franchir tous ces obstacles. Les deux escouades que le docteur avait envoyées échouérent misérablement, et si, grace à des chiens, je pus atteindre à la côte opposée, ce fut au'prix de-souffrances telles que mon compagnon, persuadé que la faim et la mort résulteraient seules de la prolongation de cette épreuve, résolut de la terminer au moyen de sa carabine : la balle siffla à mon oreille et ne m'empécha pas de continuer ma route, de découvrir la terre de Grinnell et de reconnaitre trois cent soixante kilomètres dé cette côte’, Mais les glaces sont maintenant beaucoup plus mauvaises qu’alors; je suis convaincu que les difficultés du voyage ne sauraient être plus grandes et que

1, On peut voir la relation de cette excursion dans l'ouvrage du D° Kane {Arctic explorations), vol. 1, p. 247-256 (Trad.).

nous en sommes venus à la crise finale. Je l'ai déjà dit, mes hommes sont exténués des eflorts continuels de la semaine dernière; ils sont consternés du peu de chemin que nous avons parcouru, des glaces formidables qui se dressent devant nous, et leur paraissent de plus en plus terribles à franchir; les appels incessants faits à leur courage, par ces froids qu'il serait difficile de supporter même dans des circonstances plus favorables, l’ont entièrement épuisé. Chacun d’eux est bien persuadé que de ses efforts personnels dépend pour nous la seule chance d'aller en avant, mais ils reconnaissent tous qu'après tant de labeurs et de sacrifices, la tâche accomplie déjà est bien petite en comparaison de celle qui nous reste à faire pour arriver à notre but. Et ce découragement moral est accompagné d’une alarmante prostration des forces physiques; l’énergie vitale de mes pauvres camarades est tellement engourdie par ces effroyables températures que c'est à peine s’ils savent s'occuper de leurs propres besoins. Comment leur demander de nouveaux efforts pour une tentative que ne peut, selon eux, couronner le succès, et dans laquelle, dès le début, ils ont senti que leur vie courait risque d’être sacriliée ?

Aussi l’état déplorable de ma petite troupe me force à renoncer à lui faire continuer son voyage : mon seul espoir est maintenant concentré sur mon navire. J'ai toute la saison devant moi, et quoique je ne puisse recourir à la vapeur, j'espère atteindre le cap Isabelle et remonter la côte occidentale; s’il m'est alors impossible de m’ouvrir une route aussi loin que je le désire, du moins je me choisirai un bon port pour notre second hivernage. — Je vais donc renvoyer mes hommes; je donne à Mac Cormick toutes les instructions nécessaires pour que le navire soit prèt lorsque viendra la débàcle. Il creusera la glace tout autour pour lui former un bassin, et réparer les avaries de l'automne ; on raccommodera les espars, on mettra des piéces aux voiles.

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