CHAPITRE XXVII
partie de l'hiver; aujourd’hui, le thermomètre est descendu au-dessous de — 29° C., l'air est calme et pur et le soleil brille comme chez nous au commencement du printemps.
25 avril.
Journée désespérante. Nous avons ce matin réparé notre traîneau tant bien que mal, et il nous a fallu y revenir plus tard. Les glaces se font pires à mesure que nous marchons;-les hummocks ne sont pas plus hauts, mais les neiges récentes ont été soulevées par les vents et ne sont point encore gelées : nous avons plus de mal que jamais à tirer le traineau, même sur le peu d'espace uni que nous avons la chance de rencontrer.
Ma troupe est en assez piteux état. Un de mes hommes a une courbature et un autre une entorse; un troisième est affligé d’une gastrite, un quatrième se plaint d’un orteil gelé; ils sont tous éreintés : jusqu'ici, les chiens résistent un peu mieux.
Je n'avais pas encore osé émettre dans ce journal le moindre doute sur le succès de notre entreprise, mais je commence à désespérer que ma petite bande puisse atteindre la côte ouest; la question du bateau est tranchée depuis longtemps; reste à savoir si mes hommes auront encore la force de transporter, par-dessus les hummocks, assez de provisions pour arriver à la terre de Grinnell et s'en retourner à bord. — A peine s’ils peuvent aujourd’hui charger les objets de campement, qui ne sont ni très-nombreux ni bien lourds.
26 avril.
Encore plus triste que hier. — Mes gens sont accablés, abattus, brisés. La nature humaine n’en saurait supporter davantage ! Comment résister à ce froid qui pénètre jusqu'aux sources de la vie, aux dangers de la gelée, à la
fatigue de naler sans trêve le traîneau, à ces labeurs qui n'ont pas de terme? autant vaudrait patauger éternellement dans la boue! Puis viennent les ophthalmies, les nuits si dures à passer, nos demi-sommeils dans les huttes de neige, l’aigre rafale, la nourriture insuffisante. Et ce que nous avons souffert hier, nous le souffrirons encore demain; chaque soir nous trouve perdus dans cet immense enchevétrement de blocs glacés. Certes, le cœur ne manque à aucun de nous, mais jamais créatures raisonnables furent-elles en butte à plus d'obstacles, et jetées comme nous dans un semblable chaos? Aujourd'hui, nous nous sommes fourrés dans une impasse, et nous avons eu autant de peine à en franchir la barrière élevée, que Jean Valjean à enjamber le mur sauveur du couvent de Picpus. Mais de l’autre côté qu’avons-nous trouvé, nous? Un vieux champ de glace à peine moins mauvais que les massifs de hummocks.
Je le sens, nous arrivons au bout de notre rouleau. Il me faudra renoncer à atteindre l’autre bord avec des provisions suffisantes pour continuer notre route jusqu'à la mer du Pole, et peut-être même jusqu'à la terre de Grinnell? J'en ai causé avec les officiers ; la réponse est unanime : ils n'ont aucun espoir. « Autant vaudrait, disait Dodge, essayer | de parcourir New-York par-dessus les toits des maisons! » — Ce sont tous des hommes braves et résolus, le courage et la persévérance ne leur manquent pas, — mais à l'impossible nul n’est tenu. — En dépit de tout, cette entreprise me tient tellement à cœur que je ne puis encore me décider à reculer. À demain de nouveaux efforts!
27 avril.
De mal en pis! A peine si nous avons pu marcher. — Le traîneau est entièrement brisé, nous sommes forcés de faire halte. — Je ne vois pas l'ombre d’une chance favorable. Je suis réduit à m’avouer vaincu.