CHAPITRE XX VIII
à grand’peine; celui de Jensen chavira à la descente d'une pente escarpée et blessa un de nos chiens à la jambe; — on détela le pauvre animal qui nous suivit en clopinant; — au bout de quelques heures, nous retournames en arrière prendre le reste des provisions. Nous avions avancé de trois kilomètres à vol d'oiseau, mais à cause des détours j’en puis bien compter plus de sept : cela fait vingtdeux kilomètres pour les trois fois que nous avons parcouru cette route abominable. De tout le voyage, nous n'avions pas eu de si pénible étape, et nos gens n'auraient certainement pu faire passer leur traineau sur ces amas de glace : les chiens les grimpent comme des chamois, ils ne sont pas si lourds que les hommes et la croûte de neige gelée se rompt moins vite sous leurs pas : en outre, leurs traineaux sont petits et plus faciles à diriger. Nous sommes maintenant au pied d’une formidable barrière que nous ne nous sentons pas le courage d’escalader, et nous campons dans une sorte de caverne formée par des tables de glace qui nous évitent la peine de construire une hutte; la trouvaille est d’autant plus précieuse, que Jensen n’aurait pu nous aider a creuser notre taniére. Pour mieux voir où poser ses pieds, il avait ôté ses lunettes et couve en ce moment une ophthalmie. Nos quartiers sont bien clos et plus confortables que d'habitude. — Le thermomètre y monte à —9" C., pendant que dehors il marque — 25°C.
Ce matin, nous marchions avec ardeur; mais le soir nous trouve toujours assez mélancoliques. De si lents progrès, achetés par tant de travaux, ne sauraient nous inspirer beaucoup d’entrain; dormir est notre seul soulagement, et il est heureux que la température nous permette de nous abandonner au repos sans crainte d'être geles vifs. Le sommeil qui a déjà calmé les chagrins de tant de malheureux, a noyé bon nombre de mes soucis pendant ces vingt-cinq jours.
Sur tout le globe, mais encore plus dans ces mornes déserts, il est
« De la nature en deuil le doux consolateur. »
Notre sommeil est bien « le repos du travailleur, » Brave Sancho Pança! toujours si avisé dans ta folie! L’humanité se rappellera longtemps tes sages paroles : « La bénédiction du ciel soit sur celui qui a inventé le dormir ! » Je vais m'en envelopper de tout cœur comme tu le faisais, et si je n'y trouve pas la chaleur au milieu du froid, du moins le souvenir de mes espérances trompées sera enseveli pour quelques heures !
29 avril.
Encore dans notre caverne. Les glaces étaient aussi mauvaises aujourd’hui qu’hier, et nous n'avons pu transporter que la moitié des bagages : le reste était resté caché dans la neige, et quand nous sommes venus le reprendre, les chiens n'avaient plus la force de faire un troisième voyage. Chacun s'endort de son mieux entre les peaux de buffle : nous n’etimes jamais de meilleur campement. A midi, le thermomètre marquait à l'ombre et en plein air —17° C.; au soleil + 4°, et maintenant, au-dessus de ma tête, il est à — 1/2 C.
30 avril.
Tout ce que nous avons pu faire aujourd'hui est de transporter le reste de la cargaison à l’endroit où se trouvait déjà sa première moitié : nous ne devons pas surmener les chiens; s'ils succombaient, tout serait perdu. Ce soir, ils sont accablés de fatigue et ont besoin d’être soignés; Jensen vient de leur préparer un repas chaud et abondant, en viande, pommes de terre et lard. La voracité avec laquelle ils se jettent sur leur nourriture surpasse tout ce qu’on peut imaginer. Rien n'échappe à leurs