‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 172 sur 253 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

placées lorsqu’ils retirent les peaux pour aller camper ailleurs.

La journée suivante fut la meilleure que nous eussions encore eue; elle nous apporta cependant sa bonne part d'ennuis. Encore mieux que dans le détroit de Smith, nous apprenions à connaître par expérience l’immense force résultant de la pression des glaces, poussées par le courant qui se dirige vers le midi. Chaque point des côtes exposées au nord est enseveli sous les glaces les plus massives qu'on puisse imaginer. Des blocs de trente à soixante pieds d'épaisseur, et d’une largeur encore plus grande, gisaient épars sur la berge, jetés par l'irrésistible banquise au delà du niveau des plus hautes marées. — Nous rencontrâmes le premier obstacle de ce genre peu de temps après notre départ du cap Frazer, et, n'ayant pu le franchir, nous fûmes obligés de rentrer sur la glace du large.— Mais l’entreprise n’était pas facile, le flot ne se faisait plus sentir, c'était le commencement de la pleine mer, la glace de terre formait une muraille presque à pic. Nous descendimes les chiens par leurs traits, et le bagage pièce à pièce, au moyen d’une corde, puis nous fimes pour nous une échelle avec les deux traineaux attachés à la suite l’un de l'autre. — L’icefield, très-raboteux déjà, était en certains endroits presque pourri et en mauvaise condition : un des attelages enfonça et nous ne le pûmes sauver qu'à grand’peine. Il nous fallut revenir à la glace de terre, et, par conséquent, suivre toutes les sinuosités de la côte; notre route en était au moins doublée, et quand nous fimes halte pour la nuit, hommes et chiens étaient rendus de fatigue.

Tout harassé que je me sentisse de ma journée, je profitai du moment où mes camarades préparaient la hutte et le souper, et j'escaladai la colline pour me rendre compte de notre position. L’air était parfaitement serein et un immense horizon se déroulait du côté de lorient. Vers le

nord, le canal paraissait beaucoup moins rude à traverser que le détroit de Smith. La gelée de l'automne et de l'hiver n'avait pas comprimé les vieux icefields avec autant de violence, et je n’apercevais plus de glace nouvelle. Il est évident que la mer, restée ouverte jusqu'à une période très-avancée, ne s'était pas refermée avant le printemps. Comme à Port Foulke, du reste, je fus très-surpris de voir la couche qui la recouvrait déjà amincie et lavée par les eaux : de petites flaques se montraient partout où la configuration du rivage permettait de conclure qu'un remous de courant avait usé les glaces plus vite qu'ailleurs.

Par une atmosphère aussi pure, il n'eùt pas été difficile de distinguer la côte à plus de cent kilomètres; mais aucune terre ne paraissait à l’orient, et je crois le canal de Kennedy un peu plus large qu’on ne l'a supposé jusqu'ici.

Le nord-est était sombre et couvert de nuages, et Jensen, qui surveillait avec sollicitude la marche rapide de la saison, ne tarda pas à me faire remarquer ce ciel où se reflétaient les eaux. |

La température s'était singulièrement adoucie; nous la trouvions même trop chaude pendant nos étapes; elie nous permettait maintenant de dormir en plein air sur nos véhicules. Ce jour-là, le thermomètre ne descendit pas au-dessous de — 5° C. et s’éleva ensuite au point de congélation. Le soleil nous inondait de ses flammes pendant que nous soufflions sous notre pesant fardeau de fourrures. L'air nous semblait étouffant. Jeter nos habits sur le traineau et poursuivre notre route en manches de chemise fut notre première pensée, mais il était de toute importance d’épargner à nos chiens une livre de poids inutile, et chacun dut garder ses vêtements, sauf à transpirer impitoyablement.

Cette chaleur insolite était bien loin de venir à propos ; la neige commençait à se ramollir, et nous nous trouvions à une si grande distance de Port Foulke! Jensen avait l'œil

NN

Page 1