CHAPITRE XXIX
qu’une seule heure de tirage au milieu de ces barrières d’hummocks toujours dressées devant nous.
Il est essentiel que le chien esquimau puisse trotter avec son chargement, si on veut obtenir de lui de bons services. Plus volontiers, il court sur la glace unie avec un fardeau de cent livres, qu'il n’en traine vingt-cinq sur une route qui le force à marcher à pas lents.
Après nous être arrêtés au cap Hawks le temps de reposer les attelages, nous commencimes à remonter la côte, et, à notre première étape, nous franchimes la vaste échancrure qui nous séparait du cap Napoléon. Cette fois, la cargaison était au complet, et cependant le chemin n’était rien moins que favorable. La configuration des côtes empêche les vents de souffler dans la baie, et les neiges, à peine durcies et accumulées à une hauteur de plus de deux pieds, rendaient la marche fort pénible; mais ne voulant à aucun prix nous rejeter dans le chaos des glaces, nous plongions de notre mieux dars cette couche épaisse. Les traineaux enfonçaient jusqu'aux traverses et les chiens jusqu'au ventre ; pour couronner le tout, Jensen souffrait cruellement, et ne pouvait plus marcher; mais je u’avais pas le loisir de faire halte; une partie des bagages fut donc transférée sur l’autre véhicule, et, nous passant une sangle aux épaules, Mac Donald, Knorr et moi, nous tirâmes, chacun aussi bravement que la plus forte bête de l'attelage.
Les glaces hérissaient de la plus terrible manière les abords du cap Napoléon : impossible d'approcher du rivage ; toute la journée suivante, il nous fallut haler au large, et tracer de nouveaux zigzags dans ces maudits hummocks. Un brouillard épais venait du nord et nous cachait entièrement la côte; une lourde chute de neige acheva de nous dérouter, et nous nous arrètâmes pour attendre une température plus favorable. Le lendemain, nous pûmes gagner la glace de terre et, pour la première fois depuis Cairn-Pointe, nos chiens prirent legrand trot : nous arri-
vames en peu d'heures au nord du cap Frazer, et nous construisimes notre hutte près du pont le plus reculé que j’eusse atteint en 1854.
Nous nous trouvions maintenant dans le canal de Kennedy où j'avais à peine pénétré alors. La glace de l’entrée paraissait tout aussi mauvaise que celle du détroit, et nous fimes obligés de nous en tenir à la « banquette » même pour traverser la baie de Gould‘ qui s'ouvre entre les caps Leidy et Frazer. C'est celle-là même que j'avais choisie pour notre hivernage et que j'aurais tant voulu atteindre l'automne précédent. — Sur les roches se dressait encore la hampe du petit pavillon qne j'y avais placé, en 1854, mais il n’y restait plus un seul lambeau d’étoffe.
Pendant que nous suivions la courbe de la baie, je constatai que là, aussi bien qu’à Port Foulke, à Port van Rensselaer, et sur presque tout le littoral groénlandais audessus du cap York, la terre s’élève en pente douce, coupée par des gradins plus ou moins réguliers et forme des séries de terrasses dont les plus élevées sont de cent vingt à cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer. — J'y reviendrai plus tard, mais je fais observer en passant qu’elles sont les indices d’un soulèvement consécutif des deux côtes opposées. — Sur une de ces terrasses schisteuses je remarquai les vestiges d’un camp esquimau; et ‘* je fus d'autant plus heureux de la découverte de ces traces, fort visibles encore, quoique fort anciennes, qu’elles me confirmaient les traditions racontées par Kalutunah. On en voit de semblables partout où les Esquimaux séjournent pendant l'été. C'est tout simplement un cercle de douze pieds de diamètre formé des lourdes pierres avec lesquelles les naturels assujettissent le bord inférieur de leur tente de cuir, et qui restent, à l'endroit où elles étaient
1. Ainsi nommée en l'honneur du professeur B. A. Gould de Cambridge,