‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 186 sur 253 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

la côte de Washington seulement, et j'ai considérablement étendu les explorations vers le nord-est. Mais les additions importantes faites à la géographie de ces régions sont pour moi d’un intérêt bien inférieur à la joie que j’éprouve de connaitre enfin une route praticable pour arriver au bassin polaire.

Mon carnet de poche ne raconte pas notre retour de ces parages lointains. Ce malheureux livre, tout imprégné d’humidité et fort peu présentable, est ouvert maintenant devant moi, et j'en copie les dernières lignes :

« ...Forcés de faire halte contre un énorme mur de glace pour nous abriter d’une tempête qui nous a’assaillis dès les premiers moments de notre retour vers le sud, nous avons dix-huit kilomètres dans les jambes; il nous en faudra encore quatre-vingt-dix ou cent avant de rejoindre Jensen. Les chiens viennent de dévorer leur dernière ration. Il vente et il neige horriblement.... »

Toute la journée suivante, la tempête continua avec la même furie, la bise gémissait dans les falaises; j'ai rarement vu ou entendu rien de plus affreux. Ne pouvant plus supporter le froid qui régnait dans notre triste campement (nous n'avions aucun moyen de nous construire une hutte de neige), nous allames de l'avant, et recommencdmes à escalader les rocs et les glaces anguleuses, qui déjà avaient tant retardé notre marche vers le nord. Il nous fallut plonger dans de profonds amas de neige, à travers lesquels nos chiens pouvaient à peine se frayer une route quoique le traineau fut entièrement vide. Les malheureuses bêtes étaient tellement exténuées, que nous avions les plus grandes difficultés à les forcer à mettre une patte devant l’autre: elles tombaient à plat dès que le fouet ne faisait pas son office sans trêve ni merci. Je ne les avais jamais vues dans un si pitoyable état. Une halte leur eût fait plus de mal que de bien : il ne nous restait pas un atome de provisions. Force était donc de marcher, de marcher tou-

jours et d'arriver au camp de Jensen, ou de périr dans la tempête: par bonheur nous avions vent arrière.

Nous continuämes donc notre course sinueuse à travers les trombes de neige et réussimes à atteindre la pointe nord de la baie au midi de laquelle se trouvait le campement de Jensen. Alors commença la plus terrible partie de notre route. Ce passage du golfe me revient à la mémoire comme le sombre et confus souvenir d’un affreux cauchemar : je sais à peine comment nous en avons pu sortir. Je me rappelle comme un songe le bruit de nos coups incessants sur les pauvres chiens qui voulaient se coucher à chaque pas, nos plongeons sans fin dans les amas de neige, le grincement monotone de la croûte vieillie s’effondrant sous nos pieds fatigués, les pénibles ascensions des entassements de glace, nos efforts pour pousser ou soulever le traineau. Puis, à travers la neige qui nous fouettait le visage, j'ai enfin entrevu la terre, et entendu les cris de la meute de Jensen; et nous avons pu nous trainer jusqu’a sa hutte en rampant par-dessus le rebord de la glace. Pendant ces dernières heures, nous n'avions plus dans l'esprit d’autre sentiment que celui d'un immense besoin de nous reposer pour dormir, et il est fort heureux que nous n’ayons pas lout à fait perdu la conscience des dangers qu'aurait entraînés la satisfaction de ce désir presque irrésistible.

Sans attendre leur repas, les chiens tombèrent sur la neige aussitôt qu’ils furent abandonnés à eux-mêmes, et enfournés dans la hutte que Mac Donald avait construite pour son malade, nous nous plongeames bientôt dans un sommeil léthargique. Jensen prit note du temps. Nous avions marché vingt-deux heures depuis notre halte sous le bloc de glace de la veille.

Quand nous rouvrimes les yeux, la bourrasque était tombée et le soleil brillait joyeusement. Mac Donald avait panse les chiens et nous préparait un pot de café bien chaud

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