‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 187 sur 253 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

et un diner abondant que trente-quatre heures de jeune nous firent accueillir avec enthousiasme. Convenablement restauré, je montai sur la colline pour voir encore cette mer que nous allions quitter. La tempête avait fait son œuvre; le ciel sombre qui indique la présence des eaux nous suivait le long de la côte; agrandies par le vent et les petites vagues qui en rongeaient les bords, les flaques couvraient un espace plus étendu. Des floes, des packs, des icefields, avaient cédé sous l'immense pression des tempêtes, et s’agitaient sur leur mouillage d'hiver, déchirant autour d'eux les vieilles glaces pourries, Déjà nombre de crevasses s'avancaient tout près du rivage, et la charnière de la banquette de glace se descellait visiblement.

Jensen ne marchait encore qu'à grand’peine; assis sur son traineau, il se trouvait cependant assez fort pour conduire ses chiens, et nous transférames sur le véhicule de Knorr tout notre bagage dont, il est vrai, les dimensions étaient maintenant fort réduites : il ne nous restait plus que nos peaux de bison, une carabine, mes instruments et quelques échantillons géologiques. Nos vivres étaient consommés jusqu’à la dernière once, et désormais nous étions condamnés à nous coucher sans souper si nous ne réussissions pas, dans notre journée, à atteindre une de ces caches où, sous un monceau de pierres, nous avions déposé les provisions nécessaires pour un repas. Restait à savoir encore si les ours ne lés auraient pas découvertes.

5 juin.

Après seize longues heures de marche, nous eùmes la bonne chance de trouver un dépôt intact. Nous faisions souvent halle pour laisser reposer les chiens, et j'eus tout le temps de recueillir une précieuse collection de fossiles. S'il n'était hasardeux de se prononcer avant mur examen, j’aflirmerais qu'ils doivent appartenir à l'époque silurienne.

Je pus aussi mesurer quelques-uns des glaçons jetés sur le rivage par la pression de la banquise. En certains endroits ils étaient entassés les uns sur les autres de manière à former une barrière presque infranchissable ; sur quelques points, ils avaient soulevé ou redressé la banquette; une table épaisse de vingt mètres et longue de trente-six, forcée de remonter la berge inclinée, avait poussé devant elle les débris accumulés à la base des rochers, puis, quand la cause de tout ce bouleversement avait dérivé plus loin, cette masse était restée encastrée sur le bord, son extrémité inférieure surplombant le plus haut niveau de la marée. D’autres blocs étaient empilés autour d'elle, et, forcés de contourner l’énorme amoncellement, nous dimes grimper assez haut sur le flanc de la colline.

L'étape suivante fut encore plus difficile. Après nous être engagés dans de profonds amas de neige au-dessous du cap Frazer, nous ne pümes réussir à atteindre les champs de glace, vu le mauvais état de la couche qui longeait le rivage. J’essayai par deux fois, et fus sur le point de payer cher ces tentatives : un de nos attelages plongea dans la mer et nous eùmes beaucoup de peine à l'en retirer, puis, comme, selon mon habitude, je servais de pilote à notre petite bande, le bâton à glace avec lequel je sondais le terrain s’enfonca subitement, et disparut sous la croûte pourrie; nous ne désirions guère prendre un bain froid, et profitant de cet avertissement, nous retournâmes à la glace de terre.

La route se trouva beaucoup meilleure dans la baie ou au-dessous du cap Napoléon, et nous atteignimes le cap Hawks en deux journées. Il nous fallait maintenant reprendre notre ancienne voie et rentrer dans les hummocks. Nous espérions en sortir plus aisément que par le passé, maintenant que Jensen pouvait marcher et que nous avions si peu de bagages. Mais nos attelages ne va-

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