CHAPITRE XXXIII
comme de la terre de potier. Cette avarie n'avait pu être évitée; au moment critique, nous étions dans une situation qui ne nous permettait pas de recourir aux moyens dont “nous étions pourvus pour ôter le gouvernail à volonté.
Mac Cormick réussit à fabriquer plusieurs boulons trèssolides qui par un procédé fort ingénieux suspendaient le gouvernail de manière à nous permettre de diriger encore le bâtiment; mais il lui fut impossible de l'installer de manière à résister à des collisions nouvelles. Les flancs du schooner étaient machés et usés par le frottement des glaces, mais ici le dommage était plus apparent que réel. Quelques chevilles suffirent pour fixer les rivures disjointes, et un calfatage général rendit les coutures étanches.
Je ne puis décrire mon désappointement. L'état déplorable du schooner allait me forcer très-probablement à renoncer à gagner avec lui le canal Kennedy et par suite la mer polaire. Pour les tentatives d’une autre année, je ne pouvais compter sur les traineaux et l’embarcation. Avec ces seules ressources je n'avais pu réussir à transporter mon bateau par-dessus les terribles glaces du détroit de Smith, et je me trouvais plus pauvre en chiens que jamais. Un des six qui avaient survécu au voyage, était mort quelques jours après notre arrivée, d’épuisement absolu, et un autre avait été rendu à Kalutunah.
Je commençai donc à réfléchir sérieusement s’il ne serait pas plus sage de retourner en Amérique, d'y radouber le schooner, d'ajouter, — chose de toute importance — la vapeur à mes ressources et de revenir immédiatement. Une fois arrivé au cap Isabelle avec un navire convenable, j'étais tout à fait certain de m’ouvrir une route jusqu’au canal Kennedy et de parvenir enfin au pôle nord en dépit des luttes et des dangers; la vapeur devait augmenter beaucoup mes chances de succès.
Au contraire, en prolongeant mon séjour actuel dans le
détroit, je ne voyais aucune possibilité d'étendre encore nos découvertes géographiques; il valait donc mieux me décider tout de suite au retour que de renvoyer cet inévitable résultat à l’année suivante. J'avais assumé sur ma tête tout le poids de l'expédition, et depuis la première heure de mon départ des États-Unis jusqu’à celle où j’atteindrais le but marqué, j'avais pris à mon propre compte la responsabilité des dépenses que diverses personnes ou associations avaient auparavant partagée avec moi. Il me fallait donc ménager mes ressources et agir avec prudence et réflexion.
Je ne veux pas fatiguer le lecteur du détail de tous les plans que j’ébauchai avant d'arrêter une résolution définitive. Je dirai sommairement qu'après avoir tenu conseil avec Jensen et Kalutunah, je demeurai convaincu qu’en ramenant deux navires, dont l’un resterait au PortFoulke et l'autre nous porterait vers le nord, l'avenir et le succès de notre expédition étaient certainement assurés. Je me proposais d'établir une colonie ou station permanente de chasse auprès du lieu de notre hivernage; je voulais y rassembler les Esquimaux!, organiser une vigoureuse escouade de chasseurs et obtenir de leur industrie tout ce qui était indispensable pour soutenir indéfiniment un système d’explorations poursuivies jusqu’au pôle. Jensen, fort de son expérience, acquise au milieu des colonies groënlandaises, m’approuvait d’une manière complète et il accepla sans hésitation l'offre que je lui fis de le nommer surintendant de l'établissement projeté. Kalutunah se réjouissait de-la perspective de voir se rassembler son peuple, et je n’en étais pas moins heureux que lui. Mes rapports avec cette race qui s'éteint si rapidement m'avaient appris à sympa-
1. Les Esquimaux peuvent, jusqu'à un certain point, être eux-mêmes utilisés pour les explorations; depuis cinq aus M. C. F. Hall, sans autre aide que les naturels, poursuit activement ses découvertes à l’ouest comme à l’est de Repulse-Bay.