CHAPITRE XXXIV
du pied du glacier jusqu’au Fiord. Je trouvai que la base du Frère Jean repose à quatre-vingt-douze pieds au-dessus du niveau de la mer. Une autre journée fut entièrement consacrée à la chasse.
Il serait impossible de donner une juste idée du nombre immense de guillemots nains qui foisonnaient autour de nous. La pente des deux côtés de la vallée suit un angle de 45° environ jusqu'à une hauteur de trois à cing cents pieds où elle rencontre les falaises à pic qui se dressent à près de sept cents pieds au-dessus. Ces talus se composent de débris de roches que les gelées ont détachées de l'immense muraille. Les oiseaux s’introduisent entre ces rocs, y cherchent quelque crevasse tortueuse et étroite où ils couvent leur œuf unique, sans crainte de leurs ennemis, les renards, qui rodent en grand nombre, toujours en quête d’un diner.
Ayant prévenu le Nalegak que je désirais l'accompagner à une chasse aux guillemols, ce digne personnage arriva de fort bonne heure à ma tente, tout fier de la faveur que lui faisait le grand chef, et s'empressa de me conduire vers les rochers de la côte. Les oiseaux étaient encore plus bruyants que de coutume: ils revenaient en bandes immenses de la mer où ils avaient déjeuné’. Kalutunah portait au bout d’un baton de dix pieds de longueur un petit filet de légères courroies de phoque nouées très-ingénieusement. Après avoir longtemps trébuché sur les pierres raboteuses et tranchantes, nous parvinmes à mi-chemin de la base des falaises : le Nalegak se tapit derrière un rocher et m'invita à suivre son exemple. A quelques exceptions près, les bandes nombreuses qui s’agitaient au-dessus de nos têtes
1. Comme tous les autres palmipèdes arctiques, les guillemots se nourrissent des diverses variétés d’invertébrés marins, crustacés pour la plupart, qui pullulent dans les mers polaires. C'est cette abondance de Ja vie organique dans les eaux boréales qui y attire les oiseaux en si grand nombre pendant la saison des couvées, qui commence en juin et finit en août
n'étaient composées que de miles. Ils couvraient une pente de près de deux kilomètres de large, on les voyail sans cesse passer à peine à quelques pieds des rochers, parcourant dans leur vol rapide toute l’étendue des falaises, pour revenir un peu plus haut dans les airs et recommencer encore le même circuit. Parfois des centaines ou plutôt des milliers de ces jolis oiseaux s’abattaient soudain comme à l’ordre de quelque chef, et en un clin d'œil, sur une superficie de plusieurs toises, les rocs disparaissaient sous la bande pressée, leur dos noir et leur poitrine d'un blanc pur bigarrant fort agréablement la colline.
Je suivais leurs évolutions avec beaucoup d'intérêt, mais Kalutunah, tout entier à sa besogne, me pria de ne plus relever la tête; les oiseaux m'apercevaient et volaient beaucoup trop haut. Je fis comme le désirait mon sauvage compagnon, et la chasse commença bientôt; ils s’approchaient tellement de nous, que j'aurais pu, ce me semble, en abattre avec mon bonnet. Kalutunah s'était préparé sans bruit; il lança son filet au milieu d’une troupe épaisse, et une demi-douzaine d'oiseaux, étourdis par le coup, restèrent engagés dans les mailles; il fit prestement glisser le bâton, et comprimant d’une main les pauvres petites créatures, pendant que de l’autre il les sortait une à une, il écrasa leur tête entre ses dents et croisa leurs ailes sur leur dos pour les empêcher de voleter plus loin; puis le vieux barbare me regarda d’un air de triomphe en crachant le sang et les plumes qui lui remplissaient la bouche et continua à jeter son filet et à le retirer avec la même dextérité, jusqu’à ce qu'il eùt mis une centaine de victimes dans son sac. Nous retournames alors au camp, faire un excellent repas de ce gibier ainsi capturé au mépris de toutes les règles de l’art. Carl prepara un immense salmis, pendant que le Nalegak se divertissait à déchirer les oiseaux et à en dévorer la chair crue encore toute chaude.
Notré séjour dans la vallée fut brusquement terminé
- Esquimau chassant aux guillemots (auks ou arctica alle)
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