CHAPITRE XXXIV
par une violente tempête de neige qui nous força tous à chercher au plus tôt un refuge ailleurs. La trombe venait de l’ouest; elle arracha la tente de Hans, la fit tournoyer comme un ballon et finit par la jeter au milieu du lac. Les Esquimaux partirent pour Etah sans perdre de temps à déplorer leur infortune; comme ils passaient devant notre campement, Kalutunah mit le nez à notre porte, et en dépit de la terrible rafale et de la neige qui le couvrait de la tête aux pieds, le même imperturbable sourire s'épanouissait encore sur sa figure. « Si tu avais vu la tente de Hans! » dit-il en se tenant les côtes au souvenir de la malheureuse famille subitement dépossédée de son abri, dont les parois de peaux s’envolaient emportées sur les eaux du lac. Mais l’hilarité du Nalegak ne connut plus de bornes quand il ajouta, tout joyeux, que la tempête augmentait et que notre tour allait venir. La prédiction du vieux sauvage ne tarda pas à se réaliser. Un grand bruit se fit entendre; la tente sous laquelle était installé notre appareil photographique venait de céder sous la pression du vent, les instruments, les plaques étaient lancés sur les rochers et les verres brisés en mille morceaux. Nous courûmes dehors recueillir les épaves du naufrage; mais à l'instant même nos palans furent arrachés, et notre toile, comme la tente de Hans, nous abandonna sans défense à la fureur de la tempête.
Nous retournâmes en toute hâte au navire; il se trouvait dans une situation assez critique : les vergues qu'on avait replacées donnaient prise à la rafale, et le schooner étant encore solidement fixé dans la glace, les mâts subissaient une, dangereuse tension et couraient risque de se rompre; je fis assujettir à leur cime de forts palans liés à des pieux enfoncés dans la glace du côté opposé à la tempête. Le vent chassait dans la baie d'immenses débris formés par la débâcle, les icebergs voguaient au large et la mer libre s’avançait à moins d’un demi-kilomètre du navire.
Six mois bien remplis d'aventures s'étaient écoulés depuis que le minuit polaire nous avait recouverts de son linceul de ténèbres : au 21 juin, le soleil atteignit sa plus haute déclinaison boréale, l'été brillait dans tout son éclat et le midi de cette longue journée fut réellement admirable; le thermomètre, s'élevant beaucoup plus haut que précédemment, marquait+ 9° $C. à l'ombre et + 14° C. au soleil, Le baromètre montait aussi, et jamais atmosphère plus calme et plus sereine ne vint adoucir les lignes du paysage polaire.
Séduit par la beauté du ciel, j’allai faire un tour dans la vallée au-dessous du port; la neige récente avait presque disparu. Tachetés encore çà et là de blanches trainées, restes du dernier hiver, le vallon et la colline se couvraient de verdure, tapis d’émeraude frangé et lamé d’argent et semé de bouquets; nombre de fleurs étaient maintenant épanouies, el leurs têtes mignonnes se balançaient au-dessus du gazon. Un troupeau de rennes paissait l’herbe de la plaine, quelques lapins blancs sortaient de leur retraite pour brouter les bourgeons de saule qui venaient de s'ouvrir. De nouveaux sujets d'étude m'attiraient toujours plus loin : ruisseaux babillards, collines pierreuses, petits glaciers et bancs de neige ramollie alternaient avec des pelouses d’un vert tendre, jusqu’à ce qu’enfin je me trouvai à la base d'une montagne sur le sommet de laquelle se dressait une imposante muraille qui domine la mer et ressemble à un vaste château crénelé défendant l'entrée du vallon. Je lui donnai le nom de monument de Sonntag, en souvenir de mon pauvre ami. Plus loin, je grimpai sur un large plateau de cinq cents pieds de hauteur environ, et marchant dans la direction du cap Alexandre, j'arrivai sur le bord d’une gorge, au fond de laquelle coulait un torrent de dix mètres de large, issu des neiges des montagnes et de la mer de glace. Je longeai le ravin, et j'en suivis les berges escarpées jusqu’à la falaise de la