INTRODUCTION
Plan de l'expédition. — Publication du projet. — Appel aux sociétés scientifiques. — Lectures et Conférences. — Libéralités du public et de diverses sociétés. — Achat d'un navire à Boston. — Difficultés dans le choix d’un équipage. — Organisation définitive. — Matériel scientifique. — Subsides abondants.
Je me propose de raconter dans ce volume les incidents de mon voyage dans les mers polaires.
Le plan de cette entreprise date de l’époque où je suivais en qualité de chirurgien l'expédition du regrettable docteur Kane, de la marine des Etats-Unis‘, et bien qu’à mon retour, en octobre 1855, mon projet ne me parût pas
1. Arctic explorations : the second Grinnell expedition in search of sir John Franklin, in the years 1853-54-55, by Elisha Kent Kane, M. D. U. S.N. — 2 vol. in-8°. Philadelphia. Il est facheux que cet ouvrage, magnifiquement illustré et l'un des plus complets qui aient été publiés sur la matière, n'ait pas été intégralement traduit en francais. Il n’en existe dans notre langue que les fragments que nous en avons publiés dans le premier volume du Tour du monde et dans la modeste compilation où, sous le titre de la Mer polaire, nous avons donné la substance abrégée des relatious de voyages entrepris à la recherche des épaves de l'expédition de Franklin. (Trad.)
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encore exécutable, je n'en ai jamais abandonné la pensée. Il embrassait un vaste champ de découvertes ; je me proposais de franchir le détroit de Smith, de compléter l'étude des côtes nord du Groënland et de la terre de Grinnell, puis de pousser mes recherches aussi loin que possible dans la direction du pôle Nord.
Pour base de mes opérations, je choisis la terre de Grinnell, découverte par moi dans mon précédent voyage; j'en avais suivi les rivages jusqu’au 80° degré de latitude, et j’étais persuadé qu'elle conviendrait parfaitement à mon but.
>omme plusieurs éminents géographes et naturalistes, j'étais convaincu que l'Océan ne peut être gelé autour du pôle Nord, qu’une vaste mer libre, dont l'étendue varie avec les saisons, se trouve encadrée dans la formidable ceinture de glaces qui a défié tant d’audacieux assauts, et je désirais ajouter encore aux preuves accumulées à cet égard, d'abord par les anciens navigateurs hollandais et anglais, plus tard par les voyages de Scoresby, de Wrangel et de Parry, et tout récemment par l'expédition du docteur Kane.
On le sait, le plus grand obstacle qu’ait à vaincre l’explorateur qui veut résoudre ce problème important de la physique du globe, consiste dans la difficulté de briser avec un navire l'immense barrière de glaces ou de la franchir en traineau, de manière à se saisir enfin de la seule preuve décisive. Mon précédent voyage m'avait amené à conclure que la voie du détroit de Smith offre le plus de chances de succès; j’espérais ouvrir une route à mon bâtiment jusqu'au 80° parallèle, puis, à l’aide des chiens indigènes, transporter sur la glace un canot, et enfin, si pareille fortune m'était réservée, le lancer dans la mer libre pour continuer ma route vers le Nord.
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On verra dans les pages suivantes ce que j'ai pu réaliser de ce dessein.
On se rappelle que le point le plus éloigné atteint par les navires du docteur Kane fut le port Van Rensselaer, par 78° 37’ de latitude. D’après les souvenirs d'un voyage en traineau que nous avions entrepris pendant notre séjour dans cette région, il me semblait que, sous le même parallèle, mais sur la rive occidentale, je pourrais trouver une station plus favorable à la fois comme lieu d’hivernage et comme centre de recherches.
Il est inutile de m’étendre sur les avantages d’un tel poste comme centre d'observations scientifiques : j'étais encouragé dans ma tâche, non-seulement par l'espoir de compléter nos connaissances géographiques sur cette région du globe et de résoudre définitivement le problème de la mer circompolaire, mais aussi par celui d’élucider plusieurs questions scientifiques qui s’y rattachent intimement.
Les courants aériens et maritimes, la température de l’eau et de l'air, la pression atmosphérique et les marées, les variations de la pesanteur, de la direction et de l'intensité des forces magnétiques, l’aurore boréale, la formation et la marche des glaciers, et d’autres importants détails de la physique du globe, forment un ensemble de données, encore un peu confuses, qui, selon moi, ne pouvaient que gagner à être étudiées sur le théâtre en question. Des années de séjour et les labeurs incessants d’un certain nombre d'hommes spéciaux me semblaient pouvoir être utilement employés dans ce but.
Pressé par ces motifs, je m'adressai avec confiance au monde savant et à mes concitoyens.
La réponse, quoique très-satisfaisante à la fin, fut plus
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lente à venir que je ne l’avais d'abord espéré. Plusieurs circonstances concouraient à décourager le public, et la principale était l’idée, alors généralement répandue, que toute entreprise ayant le pôle Nord pour but devait nécessairement avorter, et n’amener d'autre résultat que le sacrifice coupable de vies utiles et précieuses.
Après plusieurs vaines tentatives, les influences favorables à mes projets commencèrent à prévaloir, et ce fut surtout, j'aime à le reconnaître, le concours de ces Associations scientifiques dont les opinions font loi dans le monde, qui donna l'impulsion à ce mouvement.
C'est devant la Société américaine de géographie et de statistique que, pour la première fois, en décembre 1857, je développai mon plan d’exploration et les moyens que je comptais employer. C'est là que, pour la première fois aussi, j’éprouvai ce découragement auquel j'ai déjà fait allusion; tous ceux qui s’intéressaient à mes desseins comprirent qu'il fallait, avant de faire appel aux amis de la science, prouver au public que le voyage proposé était, non-seulement praticable, mais encore ne présentait pas, à beaucoup près, autant de dangers qu’on pouvait le craindre.
Je me vouai à cette tâche que bien des gens croyaient sans espoir, mais j'avais vingt-cinq ans, et à cet âge on se décourage difficilement. Aidé des personnes favorables à mon entreprise, je fis annoncer que j'étais prêt à accepter l'appel des sociétés littéraires ou des Clubs qui organisaient des Conférences pour l'hiver; — les Lectures étaient alors très en vogue, et chaque petite ville parlait de ses cours avec orgueil.
Les invitations affluerent et toutes mes heures furent employées. Les journaux littéraires et scientifiques,
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la presse, toujours prompte à propager les idées libérales et éclairées, me donnèrent leur appui cordial, et, au commencement du printemps de 1858, nous eùmes la satisfaction de constater que plusieurs des erreurs populaires sur les dangers de l'expédition aux terres arctiques étaient déjà dissipées.
Sur l'invitation du professeur Joseph Henry, je fis, dans la magnifique salle de l'Institution Smithsonienne à Washington, une série de lectures qui assurèrent à mon projet la bienveillance et le soutien du professeur A. D. Bache, le savant et habile directeur de l'Inspection des côtes des États-Unis.
En avril 1858, je soumis mon plan à l'Association scientifique américaine et ce corps de « représentants de l’humanité » désigna seize de ses principaux membres pour former une commission chargée de s'occuper de l'expédition arctique. À
Il ne restait plus qu'à réunir les fonds nécessaires; pour cela, des comités furent promptement organisés par la Société scientifique, l’Académie des sciences naturelles de Philadelphie, la Société de géographie, le Lycée d'histoire naturelle de New-York, l’Académie des arts et sciences et la Société d'histoire naturelle de Boston.
Ces’divers comités ouvrirent des listes de souscription et le professeur Bache, toujours le premier à encourager les découvertes scientifiques, voulut bien inscrire en tête son nom influent et illustre.
Le savant secrétaire de l’Institution Smithsonienne, le professeur Joseph Henry, nous offrit généreusement plusieurs instruments scientifiques; nous fumes aussi puissamment aidés par M. Henry Grinnell, dont le zèle et les sacrifices en faveur de l'exploration des régions arctiques
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sont trop bien connus pour que j'aie besoin d’en faire ici Péloge'.
Je m’adressai plus tard a la Chambre de commerce de New-York, et à celle de Philadelphie; cette dernière s’empressa de nommer une commission pour le même but que les sociétés scientifiques. Je parlai aussi, dans la salle des conférences de l'institut Lowell à Boston, devant une nombreuse assemblée réunie par les soins de l’Académie des arts et des sciences; à cette occasion et grace à l’éloquent appui du président feu l'honorable Ed Everett et des professeurs Agassiz et W. B. Rogers, un nouveau comité fut organisé pour coopérer avec ceux que j'ai déjà mentionnés.
Je continuais pendant ce temps les lectures dont j'avais retiré tant d'avantages, car, tout en intéressant le public à mon entreprise, elles étaient aussi une source de profit matériel. Le résultat excellent de deux lectures que je fis sous les auspices de la Société de géographie est du sans aucun doute à l'appui chaleureux que donnèrent à mon projet les discours du Rév. D'Bethune, du Rév. J. P. Thompson, du professeur, aujourd’hui major général, Mitchel , de M. Egberd Viele, dont la guerre civile devait faire un brigadier général, et surtout celui du savant Dr Lieber.
L'intérêt manifesté par les géographes européens fut à peine moindre que celui de nos associations scientifiques. L’éminent président de la Société géographique de Londres, sir Roderick Impey Murchison, en annonçant à ce corps distingué nos projets d’une nouvelle expédition aux régions polaires, exprima les vœux les plus ardents pour le
1. M. Grinnell après avoir armé et équipé à ses frais les deux navires qui sous les ordres du lieutenant de Haven prirent part à la grande croisière arctique de 1850-1851, patronna encore de ses deniers et de son influence l'expédition du Dr Kane en 1853-34. (Trad.)