CHAPITRE XXX V
et si les lieux où elles reposent s'élèvent un jour au-dessus du niveau de la mer, quelque géologue des siècles futurs sera peut-être aussi embarrassé de dire comment elles se trouvent là, que ceux de notre génération le sont pour expliquer l'origine des blocs erratiques de la vallée du Connecticut.
3 juillet.
Cette journée a été marquée par une chasse aux morses, qui peut compter dans la vie d’un chasseur. Beaucoup de glace brisée nous arrivait du détroit dans ces derniers temps, et par ce brillant soleil, ces animaux aiment à sortir de la mer pour dormir et se prélasser sur les glaçons.
Ce matin, j'étais sur la colline, occupé à choisir l’emplacement d'un cairn, lorsque mon oreille a été frappée de rauques beuglements, et en me tournant vers le large, j'ai vu la banquise poussée par la marée en travers de l'ouverture de notre petit golfe, et toute couverte de morses remplissant l’air de leurs cris bizarres. Ils faisaient songer aux troupeaux du vieux Protée; les glaçons en étaient chargés aussi loin que l'œil pouvait s'étendre. On les aurait comptés par centaines et par milliers.
Je me hatai de revenir à bord et de faire appel aux gens de bonne volonté. Bientôt une baleinière portant trois carabines, un harpon et des rouleaux de lignes, fut trainée sur la glace et lancée rapidement à la mer. Il nous fallut ramer pendant quatre kilomètres avant d'atteindre le bord de la banquise. Deux ou trois douzaines de morses étaient couchés sur le glaçon sur lequel nous avions mis le cap; ils le couvraient presque en entier. Péle-méle les uns contre les autres, étendus au soleil, ou s’étirant et se roulant paresseusement, comme pour exposer à ses rayons toutes les parties de leur lourde masse, ils ressemblaient à des pourceaux gigantesques, se vautrant avec délices : évidemment, ils ne soupçonnaient pas le danger; du reste, nous
nous approchions lentement, ayant mis des sourdines à nos avirons.
A mesure que diminuait la distance entre nous et notre gibier, nous commencions à comprendre que nous aurions affaire à de formidables adversaires, Leur aspect était effrayant au possible et nos sensations peuvent se comparer à celles du conscrit entendant pour la première fois l'ordre de charger l'ennemi. Si la honte de l’aveu ne nous eût retenus, nous aurions tous, je crois, préféré battre en retraite. Leur peau rude et presque sans poil, épaisse d’un pouce me rappelait singulièrement la cuirasse d’un vaisseau blindé, pendant que les énormes défenses qu’ils brandissaient avec une vigneur que leur gaucherie ne diminuait en rien, menacaient de terribles accrocs les bordages de l’embarcation et les côtes du malheureux qui aurait la mauvaise chance de tomber à la mer au milieu de ces brutes. Pour compléter la laideur de leur expression faciale que les défenses rendaient déja assez formidable, la nature leur a donné un large museau épaté dont la partie inférieure est toute parsemée de rudes moustiches semblables aux dards du porc-épic et remontant jusqu’au bord de narines très-ouvertes. L'usage qu'ils font de ces piquants est aussi problématique que celui de leurs défenses; je suppose que ces dernières leur servent à la fois d'armes de combat, et de dragues pour détacher du fond de la mer les mollusques qui forment leur principale nourriture. Deux vieux males du troupeau partageaient leur loisir entre le sommeil et les querelles; de temps à autre, ils s’accrochaient par leurs défenses, comme pour s‘entamer la face, quoique du reste ils parussent traiter la chose avec assez d'indifférence; leurs dents ne faisant point brèche dans leur derme épais. Ces dignes personnages, qui devaient avoir au moins seize pieds de longueur, et dont la circonference égalait celle d'un muid, relevèrent la tête à notre approche, et après nous avoir considérés à leur aise, pa-