‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 206 sur 253 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

rurent trouver que nous ne méritions pas une plus longue attention; ils essayérent encore de se transpercer mutuellement, puis retombèrent endormis sur la glace. Cette calme indifférence était bien un peu alarmante pour nous. S'ils avaient montré le moindre signe de crainte, nous aurions .pu y puiser quelque encouragement, mais ils semblaient faire si peu de cas de nos personnes, qu'il ne nous fut pas très-facile de conserver le front d'airain avec lequel nous nous étions jetés dans l'aventure. Cependant il était trop tard pour reculer, nous avancames donc, tout en nous préparant au combat.

Outre les deux males, le groupe contenait plusieurs femelles et des jeunes de tailles diverses, quelques-uns encore à la mamelle, des veaux d’une année, d'autres parvenus déjà aux trois quarts de leur croissance; les premiers n'avaient pas encore de dents; elles commengaient à poindre chez les autres, celles des plus âgés étaient de toutes les grandeurs; les défenses des deux taureaux, cônes solides d'ivoire recourbé, avaient près de trois pieds. Il est probable qu'aucun d'eux n'avaient vu de bateau, et quand nous ftimes arrivés à trois longueurs d’embarcation de leur radeau de glace, la bande entière prit l'alarme, mais nous étions prêts pour l'attaque. Le morse enfonce toujours dès qu'il est mort, à moins qu'on ne le retienne au moyen d’une forte ligne, et nous n'avions que deux chances de nous rendre maîtres de notre gibier : il fallait, ou bien le harponner solidement, ou bien le tuer sur le glaçon même, chose assez difficile, car l'épaisseur de leur derme détruit la force du plomb avant qu'il ait pu atteindre quelque partie vitale; souvent même il s’aplatit sur la surface ; le crâne est si dur qu'une balle ne peut guère y pénétrer qu'à travers l'orbite de l'œil.

Miller, froid et courageux marin, qui avait poursuivi les baleines dans les parages du nord ouest, prit le harpon et se tint à l’avant, pendant que Knorr, Jensen et moi, nous

étions à l'arrière, nos carabines en main. Chacun choisit son but et nous tirames ensemble par-dessus les têtes des rameurs. Aussitôt que les armes furent déchargées, j’ordonnai de laisser porter et le canot fila comme une flèche au milieu des animaux effrayés qui se précipilaient pêlemèêie dans la mer. Jensen avait atteint un des taureaux au cou, et Knorr tué ur des jeunes qui fut entrainé à l’eau dans le tumulte général et coula immédiatement. Ma balle pénétra quelque part dans la tête de l’autre vieux male et lui arracha un beuglement terrible, plus fort, j'ose le dire, que celui du taureau sauvage des Prairies. Pendant qu’il roulait dans la mer, soulevant des flots d’écume qui nous couvraient de leurs fusées, il faillit atteindre la proue du canot, et Miller, en habile chasseur, profita de cet instant pour lancer son harpon.

Le troupeau tout entier plongea dans la profondeur des eaux et la ligne se déroula sous le plat bord avec une vitesse alarmante; mais nous en avions une bonne provision et elle n’était pas encore au bout de son rouleau, qu’elle commencait 4 se détendre : les animaux remontaient. Nous ramenâmes la ligne à nous en nous tenant prêts pour ce qui allait suivre, En ce moment la ligne vint à s’emméler autour d'une des pointes des glaces qui flottaient autour de nous, et nous aurions couru un fort grand péril, si un des matelots n’eût lestement sauté parmi les glaçons et dégagé la ligne et la baleinière.

Quelques minutes après, le troupeau reparaissait à Ja surface de la mer à environ cinquante mètres de nous, et entourant encore l'animal blessé. Miller tirait vigoureusement sur le harpon et la bande entière s’élanca vers notre canot. Alors commença une scène impossible à décrire. Tous poussaient avec ensemble le même cri sauvage, lamentable appel d’une créature aux abois; l’air retentissait des voix rauques qui se répondaient. Le heuk, heuk, heuk, des taureaux atteints semblait trouver partout des échos et

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