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CHAPITRE XXXVI

Au large du cap Sabine, se trouvent deux îles que j'ai nommées Brevoort et Stalknecht: je baptise Leconte celle qu'on voit entre elles et la pointe Wade. Entre cette pointe et le cap Isabelle s'ouvre un golfe étroit et profond, parallèle au Cadogen Inlet du capitaine Inglefield; il est frangé, sur tout son pourtour, de glaciers encadrés dans des roches noires comme des diamants dans du jais. N'ayant pas sous les yeux la carte officielle du navigateur anglais, je remets à plus tard de donner un nom à cette haie si le capitaine Inglefield ne l’a fait déjà.

Le cap Isabelle, masse déchirée de roches plutoniennes. semble s'être élancé informe encore du laboratoire de Ja nature et avoir surgi, tout embrasé, du sein de la mer, pour craquer et se fendre dans l'atmosphère glacée. La superficie en est dénudée au plus haut point : d'immenses crevasses ou « cañons » s’éfoilent dans tous les sens; dans ces fissures profondes, je n'ai pu voir la moindre trace de végélation ; béantes coupures, aux bords érodés et aux croulantes parois, où, comme dans les antres de l’Averne cimmérien, le soleil ne pénétra jamais!

Lassé de cette stérilité sans bornes, de cette mort au milieu même de la saison de la vie polaire, j'escaladais péniblement ces roches nues, les unes après les autres, lorsque par un contraste soudain s’ouvrit sous mes pieds une charmante vallée en forme de coupe, que la nature capricieuse a façonnée comme un nid souriant, au milieu même de ces escarpements désolés. Balboa ne dut pas être plus surpris lorsque, des hauteurs de Darien, il vit à ses pieds s’étendre l’immense océan Pacifique. C'était un « vrai diamant du désert » et le petit ermitage des solitudes d’Engaddi fut moins doux aux yeux de sir Kennett, le Chevalier du Léopard.

Les quelques robustes plantes que j'avais observées dans d’autres localités arctiques n'avaient pu trouver place pour leurs racines sur les pentes abruptes de cet âpre promon-

toire, et les rochers se dressaient dans leur morose aridité, sans le petit ourlet de verdure qui partout ailleurs en entoure le piédestal; mais en bas, dans ce délicieux vallon, les semences de vie avaient pu germer; l'herbe et la mousse le couvraient et les pavots et les renoncules y entr’ouvraient leur corolle dorée. Au centre, comme un solitaire enchassé dans l’émeraude, reposait une nappe d'eau étincelante, petite mer enchantée, fantastique et merveilleuse, comme celles des légendes du Nord.

Lac limpide et dormant, comme un morceau tombé De la voûte des cieux, dans la nuit dérobé.

Lamartine, Jocelyn.

De l'extrémité de ce lac un torrent se précipitait dans une gorge profonde par une suite de cascades hardies; des myriades de petits ruisseaux gazouillaient sur les pierres de la vallée et serpentaient bordés de lits de mousse. J'en suivis un jusqu'à sa source, et arrivai à un val resserré, et fermé brusquement par un glacier, qui de loin ressemblait à un rideau de satin blanc, baissé sur l’étroit passage. comme pour dérober la vue de quelque mystérieuse retraite perdue au milieu des montagnes. A mesure que j'en approchais, le front du glacier prenait une apparence plus solide, et je le vis bientôt tout ruisselant de cascatelles brillantes. A sa base, un étroit portail gothique conduisait dans une grotte spacieuse remplie d’une douce lumière azurée, et dont la voûte était festonnée de stalactites d'une diaphanéité parfaite et de formes fantastiques; elles se réfléchissaient sur le miroir argenté d'un bassin limpide, d'où le ruisseau s'échappait scintillant et clair, comme la source ombragée de cyprès où la céleste chasseresse baignait son corps virginal.

Je regardais avec l'intérêt le plus vif les vastes recoins de cette grotte merveilleuse, chaste et pure retraite dont la solitude silencieuse n'était troublée que par la douce

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