CHAPITRE XXXVII
l'appellation qu’il leur imposa. Un petit archipel placé a l'extrémité du golfe portera le nom de Harvard, en souvenir de l’université américaine de Cambridge dont plusieurs membres m'ont comblé de prévenances pendant les préparatifs de notre armement à Boston; et la chaîne de nobles sommets qui s'élèvent au fond de la baie et dominent avec une majesté grandiose la mer de glacé intérieure, s’appellera désormais les montagnes de Cambridge.
Sur la rive sud, vers lesquelles les îles Harvard paraissent s’infléchir, on distingue deux saillies remarquables, le cap Banks et le cap Lincoln‘; deux profondes échan- ‘crures indiquent la baie Cope et la baie Harisson; une troisiéme, au nord, s’appellera baie Armsby.
Je regrettai beaucoup de ne pas atteindre l’autre extremité du golfe, mais, sur une étendue de trente-cing kilomètres au loin, la glace paraissait solide et impénétrable, et je dus me retirer en suivant la côte méridionale; nous abordèmes à Iteplik, alors occupé par une trentaine de naturels, habitant trois tentes de peaux et qui furent enchantés de nous voir. Comme auprès du Port Foulke, on trouve dans les environs une colonie de guillemots pains; et ces oiseaux, ainsi que les phoques et morses qui paraissent abonder dans toutes les parties du détroit, fournissaient à la station d’amples moyens de subsistance J'ai compté neuf ménages en tout; aucun d'entre eux ne se compose de plus de quatre individus : le père, la mère et deux enfants. La famille esquimaude la plus nombreuse que j'aie vue est celle de Kalutunah. Hans m'en a cité quelques autres qui ont trois héritiers, et Tattarat, veuf maintenant, habite l'ile Northumberland avec trois orphelins. Sa femme avait bien mis au monde un quatrième enfant,
1. En l'honneur de N. P, Banks, gouverneur du Massachusetts, et de F. W. Lincoln, maire de Boston au moment de mon départ, en 1860.
mais, apres la mort de sa mère, qui le nourrissait encore, il disparut de quelque mystérieuse façon.
Avec l’aide de Hans, j'essayai d'arriver au recensement de la tribu tout entière, et, commençant au cap York, j’inscrivis les noms qu’il me fut possible de recueillir. Il ne peut guère y avoir de secrets dans une communauté aussi “restreinte; chacun connaît les faits et gestes de ses voisins. sait où ils se sont rendus pendant l'été et ce qu'ils ont trouvé dans leurs chasses; tous causent et bavardent les uns sur les autres avec autant de verve que les êtres civi- . lisés déchirant à belles dents les noms les plus respectables. Hans, fatigué sans doute de mes questions minutieuses, a arrêté son chiffre à soixante-douze, mais je suppose qu'on peut le porter à une centaine. J'ai réussi à dresser une liste complète des décès survenus depuis le départ de Kane en 1855. Il y en a trente-quatre, et dix-neuf naissances seulement.
La nécessité oblige ces sauvages, à ne contracter guère que ce qu’on appelle chez nous des mariages de convenances; les coutumes de leur race permettent la polygamie, mais, parmi eux, les femmes fussent-elles assez nombreuses, aucun chasseur ne pourrait nourrir deux familles. Les mariages sont arrangés par les parents, et on tache, autant que possible, d’assortir l'âge des conjoints; les noces ont lieu sans grande cérémonie; la seule chose requise est que le jeune homme enlève de vive force sa fiancée dans ses bras. Méme chez ces peuples mangeurs d'huile, la femme sent le besoin d’abriter sa modestie derrière une feinte résistance; elle sait, dès ses premières années, que sa destinée est de devenir l'épouse d’un ravisseur, mais l’inexorable coutume l’oblige a le fuir, à se défendre des
1. Les peuplades restées aux plus bas échelons de l'état social n'hésitent wuère, en cas de décès d'une jeune mère, à enterrer avec elle son nourrisson tout vivant. Celte coutume paraît généralement adoptée parmi les Esquimaux. (Trad.)