DERIVE DU PACK OU GLACE DU MILIEU DE LA BAIE DE BAFFIN
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« .... Le 18 août 1857, nous nous trouvions à mi-chemin de la baie de Melville au détroit de Lancastre, quand tout à coup, cernés par une immense accumulation de glace en dérive, nous nous vimes condamnés à passer l’hiver au milieu du plus vaste champ de glaces flottantes dont j'aie entendu parler dans ma carrière de marin. Incapables de gagner un rivage quelconque ou d'établir un observatoire fixe sur la surface instable de l'immense radeau qui nous entrainait, nous fûmes réduits à l'étude des vents et des courants dont nous étions les jouets. Contrairement à une théorie récente (celle du lieutenant Maury), nous reconnûmes que l'influence atmosphérique était plus forte que celle de la mer sur les mouvements des glaces, et nous ne pûmes saisir le moindre indice du contre-courant sousmarin qui devrait porter au nord. Au contraire, de hautes montagnes de glace qui, suivant cette théorie, auraient dû marcher en sens inverse du Fox, dérivèrent, en lui tenant une compagnie plus fidèle que rassurante, depuis le 75° 30’ jusqu'au cercle arctique.
Pendant l'hiver, les forces élastiques des couches marines ouvrirent souvent de longues crevasses ou chenaux dans la voûte solidifiée qui les recouvrait, et ces solutions de continuité dans la glace se produisaient si violemment, que parfois de longues files de glacons étaient projetées, comme par l'effet d'une mine, à plusieurs pieds en l'air, et formaient de véritables chaussées de chaque côté des crevasses d'où elles étaient sorties. Heureusement pour le Fox, il ne se trouva jamais dans l'axe même d'un de ces soulévements, bien que quelques-uns d’entre eux eussent lieu à une cinquantaine de mètres de nous, tout au plus. Pendant notre hivernage, nous nous procurâmes, dans ces sortes de canaux d'eau ouverte, environ 70 phoques, qui nous fournirent de Ja nourriture pour nos chiens et de l'huile pour nos lampes.
La poursuite de ces amphibies et quelques rencontres avec des ours blancs, rencontres où nous ne fûmes pas toujours assaillants, furent les intermèdes les plus actifs de notre captivité; de même que les clairs de lune, les aurores boréales, la disparition du soleil le 5 novembre et son retour le 25 janvier, formèrent les scènes les plus intéressantes de nos spectacles...
Nous ne retrouvames notre liberté que le 25 avril seulement, par 63° 30’ de latitude, et au milieu de circonstances dont tous les hommes du bord garderont longtemps la mémoire. Une violente tempête s'éleva au sud-est . l'océan, soulevé dans ses profondeurs, brisa sa voûte flottante, et, lançant dans un chaotique désordre les masses désagrégées du champ de glace, menaça vingt fois de broyer le Fox dans quelque choc inévitable. Nous ne fûmes redevables de notre salut qu’à la Providence d'abord, puis à la supériorité de notre machine motrice et de la forme de notre étrave, taillée en coin. »
Cap. Mac-Clintock, The voyage of the Fox, etc.
Cet épisode du voyage du Fox est un incident trés-commun dans la navigation de ces mers, comme le prouvent les exemples suivants:
I. €. Le ler septembre 1849, les vaiseaux l'Entreprise et [ Investigator (envoyés à la recherche de l’exp ‘dition de Franklin) luttaient vainement contre les glaces du détroit de Barrow, qui leur interdisaient les abords de Vile Melville, lorsqu’une forte brise, s'élevant tout à coup, poussa sur nous la banquise et la souda autour de nos navires, dont les coques furent mises à une rude épreuve par la plus épouvantable pression. Du haut des mats on n’apercevait qu'une seule nappe continue de glaces agglutinées, et les montagnes flottantes qui s’y étaient superposées formaient autour de nous une véritable chaine.
« Nous fames alors pleinement convaincus que les navires étaient arrêtés pour tout l'hiver, et quelque affreuse que fat cette perspective, elle était de beaucoup préférable à celle d'être entraînés le long de la côte ouest de la baie de Baffin; car les montagnes de glaces échouées sont en si grand nombre sur les bancs qui s’étendent le long de cette côte, qu'il doit être presque impossible à des navires enveloppés dans une banquise d'échapper à une destruction complète.
« Ce fut donc avec plus d'inquiétude que d'espoir que nous vimes toute la masse de glace dériver vers l'est avec une vitesse de huit à dix milles par jour. Tout effort de notre part était devenu totalement inutile, car aucune puissance humaine n'aurait pu faire dévier les navires d'un seul pouce; ils étaient ainsi complétement soustraits à notre action, et fixés au milieu d'un champ de glace de plus de cinquante milles de circonférence, ils étaient entraînés le long de la côte sud du détroit de Lancastre.
« Après avoir dépassé l’entrée de ce détroit, la glace nous emporta au midi, le long de la côte occidentale de la baie de Baffin,
jusque par le travers de la baie de Pond, au sud de laquelle étaient amoncelées des montagnes de glace sans nombre, placées de maniére à nous barrer le passage, et nous offrant la triste perspective de voir se réaliser nos plus affreuses prévisions. Mais, au moment où nous nous y attendions le moins, nous fûmes dégagés presque miraculeusement. L'immense champ de glace qui nous enveloppait se rompit en mille pièces, comme par l'effet d’un pouvoir inconnu. « L'espérance était revenue dans nos cœurs; tout le monde travailla avec énergie, et des remorques furent établies de chaque côté des navires pour leur faire dépasser les grosses masses de glaces. L'Investigator atteignit un espace libre dans la soirée du 24, et le lendemain l'Entreprise le rallia. Il est impossible de se faire une idée de la sensation que nous éprouvames en nous voyant encore une fois libres; plus d’un cœur reconnaissant adressa ses actions de grâces au Dieu tout-puissant pour cette délivrance inattendue. »
(Sir James Ross. — Rapport à l'amirauté sur les opérations des navires l'Entreprise et l'Investigator, pendant les années 1848 à 1850.)
IJ. A la fin de septembre 1850, les deux navires américains de l'expédition Grinnell, sous le commandement du capitaine de Haven, recherchaient les traces de Franklin dans le canal de Wellington. Ils y devinrent les jouets des glaçons, des vents et des courants. Enveloppés sous le 74° 25" de latitude par une banquise qui dérivait vers le sud, ils furent ramenés avec une force irrésistible dans le Lancaster-Sound, au milieu de chocs et de secousses d'une telle violence qu'ils ne pouvaient garder ni feu ni lumières à bord, où tout ne tarda pas à geler sous une température de 18° au-dessous de zéro. Durant l'hiver entier, il leur fut impossible de se délivrer de l’étreinte de la glace, dont les convulsions sous-marines les portaient quelquefois sur les flancs et même sur les sommets de ses aspérités extérieures. Pendant tout ce temps les équipages se tinrent constamment prêts pour l'abandon des navires, et pendant trois semaines n’étérent pas leurs habits. Ce ne fut que le 10 juillet 1851, après dix mois de cet emprisonnement jusqu'alors sans exemple, et une dérive non moins extraordinaire de près de quatre cents lieues, que le capitaine de Haven parvint à dégager ses vaisseaux, vers le milieu de la mer de Baffin!
Il. Dans le courant de l'été 1867, on a vu rentrer au port de Hull un baleinier que l'on croyait perdu depuis plus d'une année. Il avait passé tout ce temps emprisonné dans le pack de la baie de Baffin, avec lequel il avait dérivé depuis les eaux du nord, jusque par le travers du cap Farewell. En proie pendant ce temps à la famine et au scorbut, il avait perdu plus de la moitié de son équipage.
(FERD. LE L