ICE-BERG ET ICE-FIELD
«.... L'ice-berg, à la mer, se reconnaît à la transparence de la glace, à des détritus terrestres et organiques, à une densité moyenne plus grande et à ses dimensions golossales. On en a mesuré qui jaugeaient plusieurs millions de tonneaux, et qui, ayant 100 ou 200 mètres audessus de l'eau, devaient avoir 600 ou 1000 mètres d'épaisseur totale, d'après la densité moyenne.
Quand ces masses se trouvent dans certaines conditions calorifiques, sous l'influx solaire, elles se fendillent, se gercent, et parfois éclatent brusquement, se brisant en mille pièces en produisant un fracas que des témoins auriculaires, Hayes entre autres, comparent au bruit de la décharge simultanée de plusieurs centaines de pièces d'artillerie.
Lorsque l’ice-berg se décharge dans des chenaux étroits comme le sont tous les passages entre les îles de Amérique du Nord, il n'a même pas le temps de fondre dans la mer qui le baigne: il se trouve saisi de nouveau dans les glaces de mer, et, loin de diminuer, il augmente encore jusqu'à la saison suivante, ou le hasard des courants et des vents occasionne sa fonte ou le préserve encore.
.... C'est surtout aux alentours du pôle sud que l'on rencontre les masses les plus formidables de glaces flottantes ; elles vont mème quelquefois jusque par le 40° parallèle, poussées comme des navires à voiles, ou charriées, entre autres, par le courant du Mentor; au Nord, les ice-bergs encombrent toutes les passes de l'archipel du Nord-Amérique, de même que la côte du Groënland et de la Nouvelle-Zemble.
Si une mer entourait le massif des Alpes ou de l'Hymalaya, par exemple, cette mer serait de mème encombrée et cernée par des
lignes compactes d'ice-bergs, quoique avec une intensité moindre, corrélative à la moindre intensité dans les changements thermiques. *
C’est en ce sens que l’on peut affirmer qu'il doit exister au pôle sud un massif de terre compacte et montagneux, donuant lieu à la production d'immenses glaciers qui se déchargent à l'Océan à des intervalles inégaux, quelquefois séculaires, et dont la ceinture arrête le navigateur.
C'est ainsi que l'illustre Cook avait déclaré que l’on ne dépasserait pas la limite qu'il avait atteinte au sud. L'année de son voyage avait pu correspondre à une plus grande production de gigantesques glaces flottantes. L’Anglais Weddell et l'Anglais John Ross ont prouvé que l’on pouvait largement dépasser la limite de Cook; peut-être aussi le hasard de la période glaciaire les at-il mieux servis.
A la mer, le phénomène de la formation de la glace a un tout autre caractère. La neige tombant en flocons pressés recouvre la surface; et avant qu'elle ait eu le temps de fondre ou de se dissoudre, elle forme comme une sorte de bouillie épaisse. Si le temps est beau, la mer calme, le vent paisible, tout cela se prend et se fige sur une petite épaisseur, en fermant une glace moitié franche, moitié nevé.
Dès que le vent se lève, tout se brise, s’émiette, et produit un des spectacles les plus admirables que l’on puisse voir.
Chaque petit morceau de glace, en fondant, s’entoure d’un véritable bain de pied d'eau douce qui ne se mêle pas avec l'eau de la mer ; les rayons d'un soleil dont la hauteur est très-basse viennent iriser toutes ces flaques d'eau, en reproduisant sur une échelle énorme le phénomène des anneaux colorés de Newton, et en reflétant toutes les nuances du spectre, mais avec une telle paleur générale de ton que le charme s’évanouit pour faire place à une impression pénible et lugubre; il semble, par instant, que la nature s’entrevoit tout entière comme à travers une sorte de suaire ou de linceul de gaze.
Ce sont là des embryons de banquise. S'il vient un grand froid, tout se coagule, moitié glace d'eau douce, transparente, verte, moitié nevé granuleux, neige agglutinée ; puis, si la neige retombe, la mer se prend sur de vastes espaces ; à la saison d'hiver, elle se congèle probablement d’un bout à l'autre, dans la zone des froids, et l'on passe en traîneau d’Asie en Amérique. Quand arrivent les fortes chaleurs de juin, tout se disloque; c’est la débâcle, dont les débris forment d'immenses banquises ou champs de glace, ice-fields. Il n’est pas rare de rencontrer des plaques ayant plusieurs kilomètres de superficie ; cette glace de mer est peu épaisse ; vers les côtes, elle s'accroît sur place; mais au large, elle n’émerge pas de plus d'un mètre ; elle est très-hétérogène, sans transparence, d’un blanc laiteux, elle ne recèle jamais aucun débris terrestre ou végétal. De loin, du haut de la mature, ces surfaces semblent polies et unies
comme un miroir ; en réalité, elles sont fort rugueuses et rappellent les ondulations que présente l'aspect de nos champs couverts de neige, quand la bise en a plissé le manteau blanc, grenu et ctistallin. Le marin expérimenté ne doit pas pénétrer dans la mer Arctique avant que la débâcle ne soit accusée.
Dans tous les lieux où il y a des champs de glace, il y a de vastes superficies de mer; si les ice-bergs sont mêlés à ces champs, c'est qu'ils viennent d’ailleurs, sous l'impulsion des courants et des vents.
Ainsi, l'on peut considérer comme un fait établi : que l’ice-berg naît à terre et meurt à l'Océan, tandis que l'ice-field a une origine entièrement maritime. »
Gustave Lambert, Projet d'exploration au pôle Nord.