‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 232 sur 253 · I. — GÉOLOGIE DES PARAGES ARCTIQUES · texte numérisé non relu

I. — GÉOLOGIE DES PARAGES ARCTIQUES

(Voyez pages 349 et 350.)

La géologie du littoral du bassin polaire arctique offre à l'étude un sujet des plus intéressants; mais les éléments en sont encore trop épars, ont été l’objet d'examens trop rapides pour pouvoir être soumis à un travail d'ensemble. En maintenant ce que nous avons avancé ailleurs ' « que nulle part on ne peut trouver des pages plus déchiffrables de l’histoire de la terre, »nous devons nous borner à indiquer ici les principales formations ou assises que présente l'écorce terrestre dans l'intérieur du cercle polaire et l'ordre de leurs gisements, telles qu'elles ont été observées au Spitzberg, dans la nouvelle Sibérie; dans l'archipel de Parry et au Groënland :

1° Granites et gneiss;

2° Dépôts siluriens et devoniens;

3° Couches de houille et lias ;

4° Terrains tertiaires comprenant d'épaisses couches de charbon et de lignite surmontées de dépôts plus récents de bois non encore fossilisé.

5° Dépôts fossiles de la période quaternaire renfermant des dépouilles d'espèces encore vivantes.

Dans l'île d’Exmouth, à l’angle d’interjection des détroits de John et de Wellington, sir Édouard Belcher a trouvé des ossements d'Ichthyosaures empâtés dans des couches de calcaires et de grès, reposant sans transition sur le granit. Cette même formation se retrouve près du cap York, au nord de la baie de Melville et sur les caps Horsburg et Warrender à l'ouest de la baie de Baffin.

Une zone de dépôts houillers s'étend depuis l'île Disco, dans le Groénland, jusqu'à l'ile du Prince-Patrick, sur plus de 50 degrés de longitude. Les îles de Garry, à l'embouchure du Mackenzie, renferment aussi des mines de houille qui s'enflamment spontanément

1. La Mer polaire et recherches de l'expédition de sir John Franklin, par Ferd. de Lanoye, in-18, avec cartes et gravures.

wa

quand elles viennent en contact avec l'atmosphère. En remontant le Mackenzie, à la jonction de la rivière du lac de l’Ours, sous le 65* degré de latitude, il existe un vaste dépôt tertiaire de charbon de la mème qualité que celui desiles de Garry. Les troncs des arbres qui composent ces couches, confusément entassés dans une position horizontale, ont conservé leur forme et résonnent comme le fer. Dans d’autres couches, passées à l’état de houille, la contexture du bois a totalement disparu.

Des lits de terre de pipe et d'argile plastique, interposés entre les couches de lignite, contiennent, outre des parcelles d’ambre, de délicates impressions de feuilles d’if, de vaccinium, d'érable, de groseillier, de tilleul et noisetier, indices irrécusables d'une Flore telle que celle qui compose les forêts du nord des Etats-Unis. Le lignite, au contraire, examiné soigneusement an microscope, parait provenir uniquement de conifères. Ainsi que nous l'avons dit, il s’enflamme dès qu’il entre en contact avec l'atmosphère, et alors les lits d’argile qu'il renferme, cuits comme de la brique, prennent une fausse apparence de produits volcaniques. Une semblable formation, en combustion près du cap Bathurst, a été par erreur prise pour un volcan par quelques-unes des récentes expéditions arctiques. Les mines de houille des mers polaires doivent avoir été formées lorsque le climat de ces régions était tout différent de celui d'aujourd'hui; mais les couches de lignite se sont évidemment accumulées lorsque la surface de la terre était peu différente de ce qu’elle est maintenant. Les couches à impressions délicates proviennent certainement de grands amas de feuilles doucement déposées sur de la vase molle dans des eaux dormantes. Si ces feuilles avaient été transportées de loin, leurs nervures, leurs contours, leur duvet surtout, auraient été détruits par les frottements et les courants, longtemps avant d'avoir été déposés dans la matrice où se sont moulées leurs empreintes incontestables. Toutes ces feuilles proviennent sans nul doute de végétaux qui, à l'époque actuelle, ne peuvent croître qu'à 12 degrés au moins, plus au sud. sur le continent américain.

1] existe dans différents endroits des mers polaires des dépôts de bois plus récents. Sur les bords du delta du Mackenzie, il y a des collines d’une centaine de pieds environ de hauteur, dont les parois, rongées par l’action des eaux, laissent apercevoir, dans des sables de couleurs variées, de grandes masses de bois recouvertes d'une terre végétale noire qui, dans ces climats, a dû mettre longtemps à se former. Aujourd’hui, les plus hautes marées lavent à peine la base de ces collines, où elles ont mis à jour un lit de troncs de sapins.

Dans une vallée de l'ile de Banks, à quelque distance de la côte, le capitaine Mac-Clure a signalé un dépôt de ce genre qui s’éleve à plus de 100 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le docteur Armstrong, chirurgien et naturaliste de l’Investigator, en parle en ces termes :

« Les extrémités des troncs et des branches de ces arbres font saillie hors de l'argile grasse dans laquelle ils sont empatés. En

creusant à quelque profondeur, nous nous apergdmes que toute la montagne était d'une formation ligneuse, composée de troncs et de branches d’arbres. Les uns d’une couleur foncée et un peu ramollis, étaient à moitié carbonisés; les autres, tout frais encore et avec leur forme parfaitement conservée, étaient durs et fermes. Dans quelques endroits, le bois, aplati et écrasé par le temps, ne présentait qu'une surface unie où l'on retrouvait quelques traces de charbon. Il y avait des troncs dont le diamètre était de 26 pouces. D’autres trempaient dans l’eau tout en conservant la contexture de bois. Des glands et des pommes de pin en grande quantité commençaient à se pétrifier. Plusieurs arbres tombaient en poussière sous les coups de nos haches, et, aussi loin que s'étendirent nos fouilles, nous ne pdmes trouver que de l'argile et des arbres, et dans certains endroits la décomposition de ceux-ci formait le sol même. Nous trouvames à la surface de cette colline et de celles qui l’environnent plusieurs fragments isolés pétrifiés. Quelques-uns étaient mélés de fer et rendaient sous le marteau un son métallique. De petits ruisseaux contenant en dissolution du fer et du soufre coulaient à la surface du sol. Sur plusieurs des collines voisines, je remarquai diverses stratifications de formes circulaires, formées par les extrémités de troncs auxquels l'écorce était encore adhérente'. »

Cette description peut s'appliquer en grande partie au dépôt de lignite du Mackenzie au confluent de la rivière du Grand-Ours, quoique ici le temps ait apporté plus de changements aux végétaux qu'à ceux de l’île de Banks. Le docteur Joseph Hooker a trouvé du bois blanc (abies alba) dans les couches inférieures, et le docteur Harvey a remarqué un fossile de la même espèce. Ce bois blanc est l'arbre principal des forêts qui bordent le Mackenzie, et il s’étend très-loin au nord; mais ce qu’il y a de remarquable, c'est de rencontrer des glands dans cette partie de l'Amérique, puisque les chénes ne poussent pas dans les bassins des fleuves qui se jettent dans les mers polaires, et restent même, d’un grand nombre de milles, au sud de la ligne de partage des eaux.

Malte-Brun mentionne de semblables dépôts en Islande.

Il y a aussi en Sibérie d'immenses dépôts de bois à une élévation que l’eau ne peut atteindre aujourd'hui. Voici comment M. Erman décrit le sol de Yakoutsk, près de la Léna, situé à 270 pieds audessus du niveau de la mer, et séparé de l'embouchure de ce fleuve par 8 degrés de latitude. « Ce terrain, suivant les recherches de M. Shergin, se compose, jusqu’à 100 pieds de profondeur, de marne, de sables fins, et de sables contenañt de l’aimant. Ces couches ont été déposées par l’eau à une époque où l'on présume qu'elle a recouvert subitement toute la contrée jusqu'aux mers polaires. Dans les plus profondes, on a remarqué des branches et des racines de bouleau et de saule; et les observateurs les moins prévenus peuvent

Page 1