Armstrong, Personal narrative, p
comparer ce phénomène à la formation annuelle des nonveaux banes et des nouvelles iles formés par la Léna; ces bancs et ces îles consistent en effet en semblables dépôts de vase et de débris de saules, mais ils restent à 110 pieds au-dessous du sol qu'ont recouvert les anciennes eaux. Partout, à travers ces immenses gisements, on découvre des os de quadrupèdes antédiluviens mélés aux débris végétaux. A mesure que l’on approche des côtes, les dépôts de bois et d’ossements augmentent en nombre et en étendue. Au-dessous du sol de Yakoutsk, des troncs de bouleaux sont disséminés çà et 1a; mais sur l'autre rive du fleuve, ils forment des couches si riches entre la Yana et l'Indigirka, que les Youkahirs ne se servent pas d'autre combustible que de ce bois fossile. Ils le recueillent sur le bord des lacs, à la surface desquels flottent constamment des troncs d'arbres qui viennent du fond. L'ivoire fossile abonde également sur les bords des mers glaciales. » (Voyage d’Erman en Siberie, p. 279.)
Ces phénomènes peuvent être observés surtout dans les îles de Liakhow, situées sous le 75° degré de latitude, au nord de l'Indigirka. Les montagnes ligneuses de la nouvelle Sibérie, selon Hedenstrôm, se voient à 70 milles de distance. Elles se composent de couches horizontales de grès, alternant avec des lits bitumineux de troncs d'arbres jusqu'à une hauteur de 180 pieds. En gravissant ces montagnes on y rencontre partout du charbon de bois incrusté dans une gangue de la couleur de la cendre, mais si dure qu'on peut à peine l’entamer avec un couteau.
Hedenstrôm a trouvé des arbres semblables enterrés dans les fondrières des Tundras, à l'est de la Yana et bien loin de la limite actuelle des forêts. Les habitants de la contrée les appellent les arbres souterrains du temps d'Adam. Ils brûlent, mais ne flambent pas.
Dès les premières explorations faites par les Russes en Sibérie, les défenses d’éléphant ou de mammouth trouvées le long des mers polaires furent considérées comme un important article de commerce, et l'on en découvrit en grand nombre depuis les parages dn Taimura jusqu'à ceux du détroit de Behring. Mème au commencement de ce siècle, lorsque Erman visita le golfe d’Obi, il y a recueilli de grandes quantités de défenses de mammouth. Mais le grand dépôt de ces ossements fut découvert en 1773 dans les îles de Liakhow par le marchand dont elles portent le nom et par son associé Protodiakonow. Ces voyageurs nous rapportent que le sol, mélange de sable et de glace, contient tellement d'os de mammouth que l'on dirait que c’est la principale matière de l'ile. On a retrouvé également des têtes et des cornes d'une espèce de bœuf, ainsi que des ossements de rhinocéros; et les défenses de ces derniers, prises par les premiers explorateurs pour des griffes d'immenses oiseaux, leur servirent à fabriquer des arcs. Des têtes de daim, ainsi que des andouillers différant un peu de ceux des rennes sauvages, forment une partie de ce dépôt. Pendant les quatre-vingts ans écoulés depuis la découverte des îles de Liakhow, les chercheurs d’ossements en ont
enlevé chaque été sans en diminuer la quantité d'une manière sensible. La gangue solidement gelée où reposent ces os fond chaque année jusqu'à une certaine profondeur, et, les laissant à découvert, permet aux Youkahirs de les emporter. En 1821, on enleva 20 000 livres d'ivoire fossile dans les îles de la nouvelle Sibérie ; quelquesunes de ces défenses pesaient jusqu’à 480 livres. On a aussi rapporté de là les crânes, la chair et la peau d’un rhinocéros (Rhinoceros tichorinus). A l'embouchure de la Léna, on a découvert toute la carcasse d’un mammouth dont la chair était si fraiche que les chiens en mangèrent pendant deux étés. Le squelette de l'animal est conservé à Saint-Pétersbourg, et il existe en Angleterre des échantillons de son poil. histoire de cette remarquable découverte a été consignée dans des ouvrages scientifiques et populaires. Tout récemment (dans l'été de 1866) une découverte semblable faite sur les bords de l’Yéniséi, dans le district de Touroukansk, a été l’objet de plusieurs rapports à l'académie impériale et à la Société de géographie de Saint-Pétersbourg. .
Les dents d’éléphant abondent également sur le côté américain du détroit de Behring, et ont été longtemps l’objet d’un commerce entre les Esquimaux et les Tchoutkchis de l’Asie. Dans le Voyage zoologique du Herald, on lit une description curieuse des glaciers fossilifères de la baie d’Eschscholtz d'abord découverts par l'amiral Kotzebue, de la marine russe; et M. Bertholdt Seeman, botaniste du Herald, en a donné une vue. Ils sont représentés par quelques voyageurs comme étant entièrement de glace, et par d’autres comme seulement recouverts d'une épaisse couche d'eau congelée. Les fossiles occupent l'intérieur de ces glaciers, et sont recouverts plus ou moins d'une enveloppe sablonneuse ou tourbeuse. Ces os ont peu perdu de leur matière animale; et ceux des mammouths, lorsque la substance terreuse est enlevée par des acides, laissent à découvert des membranes d’une grande beauté. Le poil adhère encore à des cranes d’éléphant; et tout le dépôt exhale une forte odeur de charnier. Les principales espèces qu'il contient sont les suivantes :
le Mammouth;
2° Cheval:
3° Daim sauvage;
4° Renne sauvage fossile ;
5° Beuf musqué fossile;
6° Bœuf musqué, plus grand que ceux d’aujourd’hui;
7° Bison fossile arctique;
8° Bison fossile à grandes cornes (B. crassicornis vel antiquus). 9° L’antilope-chévre (aploceros montanus).
D'autres endroits de la côte, depuis le détroit de Behring jusqu’à la pointe Barrow, contiennent des dents de mammouth; les Indiens indigènes ont découvert un squelette tout entier de cette espèce dans les terres hautes qui avoisinent la source de l’Youkou.
Nous laisserons aux géologues de profession le soin de concilier l'existence de l'immense charnier d'Eschscholtz avec la théorie des causes présentes, si fort en faveur aujourd'hui.
Tout concorde à prouver que l'Archipel arctique a été submergé dans une période géologique très-récente; en effet, nous savons que des coquillages fossiles, de l'espèce de ceux qui vivent dans les eaux des mers environnantes, se trouvent à des hauteurs considérables sur toutes les iles. Ainsi l’on a trouvé des coquillages de la Cyprina Jslandica dans Vile de Barring, à 500 pieds au-dessus du niveau de la mer; le capitaine Parry, de son côté, a découvert une variété du même coquillage dans l'ile de Byam-Martin; et dans le dernier voyage du Fox, le docteur Walker, chirurgien de l'expédition, a trouvé au port Kennedy, à des hauteurs de 100 à 500 pieds, les dépouilles non fossilisées de neuf espèces, au moins, de coquillages habitant encore les mers du cercle polaire.
Au même endroit, on a découvert, à une hauteur de 150 pieds, Vos palatal d’une baleine, franche. Enfin, les lecteurs des voyages de Parry n'ont pas oublié que ce navigateur a constaté au fond de la baie Repulse la présence d’un squelette énorme de ce même cétacé, sur un plateau élevé de plus de 100 pieds au-dessus de la mer*.
La submersion primitive de l’Archipel arctique est un fait hors de controverse; la question est de savoir si cette immersion a été antérieure ou postérieure à la période où des forêts de pins ont recouvert ces rivages, forêts dont les débris se trouvent aujourd’hui à 100 pieds et plus au-dessus de la surface de l'Océan.
Au sujet de la flore arctique, le professeur Oswald Heer, de Zurich, qui a fait de l'époque miocéne du Groënland une étude particulière, a publié récemment, dans les Archives des sciences physiques. les résultats et les conclusiuns de ses recherches. D'après ce savant la flore arctique fossile, telle qu’on la connaît jusqu'à ce jour, renferme 162 espèces, parmi lesquelles 18 de cryptogames; 9 de ces cryptogames sont de superbes fougères dont le vert panache formait des forêts ; d'autres sont de petits champignons semblables à ceux d’aujourd'hui. Dans les phanérogames, on constate la présence de 31 espèces de conifères, de 14 monocotylédones et de 99 dicotylédones et, s’il faut en juger par la flore d'à présent, 78 étaient des arbres et 50 des arbrisseaux, soit, en tout, 128 plantes ligneuses pour l'ensemble des régions polaires. Les pins et les sapins ne le cédaient guère à leurs frères américains d'aujourd'hui, particulièrement le pinus Maclurit, qui ressemblait surtout au pinus alba canadien. Des
1. Voyages dans les glaces du pôle arctique, par Ferd. de Lanoye. 4° édition, 2* voy. d’Ed. Parry, p. 160-161.
cônes de cet arbre ont été rapportés de la terre de Banks par le capitaine Mac-Clure qui en a vu les troncs dans des éminences formées par les amoncellements de bois fossile. Chose plus remarquable encore! l'ancienne flore arctique comprend quelques-uns des végétaux les plus gigantesques du monde; tels que le sequoia sempervirens et le sequoia gigantea de Californie. Ces colosses du monde végétal ont joué un rôle important dans les forêts de la période miocène ; on les a trouvés à l'état fossile non-seulement dans les régions boréales, mais encore en Europe, en Asie et en Amérique.
M. Heer a classé trois individus du genre cyprès : le taxodium, le thujopsis et le glyptostrobus ; ces deux derniers vivent encore au Japon; les élégantes brindilles du thujopsis sont parfaitement identiques à celles que l’on a quelquefois trouvées empâtées dans Vambre.
Parmi les arbres aux feuilles caduques, il en est quelques uns qui ressemblent au hêtre et au châtaignier de notre époque. Le fagus Deucalionis, qui s épanouissait au delà du soixante-dixième degré de latitude, est tellement analogue à notre hêtre, fagus sylvatica, qu'il n'en diffère que par ses feuilles dentelées à l'extrémité. Cet arbre doit avoir été très-répandu dans le nord, car on en trouve des restes en Islande et dans le Spitzberg, aussi bien qu'en Groënland. Les variétés de chénes sont encore plus nombreuses; ainsi, dans le seul Groënland on en a découvert jusqu’à huit espèces à feuilles larges et bien découpées ; le quercus olafsoni, par exemple, que nous suivons du nord du Canada jusqu'au Groénland et dans le Spitzberg, est en tout semblable au quercus prinus des Etats-Unis. Le peuplier et le platane sont aussi noblement représentés dans cette flore fossile; le saule, au contraire, est fort rare, et cela est d'autant plus curieux qu'aujourd'hui cet arbre, à l'état nain, forme a lui seul un bon quart de la végétation ligneuse de la zone arctique. Le bouleau abondait autrefois en Islande, où l’on a aussi découvert le sycomore et une espèce de tulipier. Le magnolia, le noisetier, une sorte de prunier et deux espèces de vignes croissaient aussi en Groënland ; un tilleul à larges feuilles et une espèce d’aune prospéraient au Spitzberg. Bref, le professeur Heer, ces intéressants fossiles devant lui, voit en imagination les terres polaires de l'époque miocène couvertes d’épaisses forêts formées d'arbres de toute dimension et de toute nuance, les uns à feuilles extrêmement larges, les autres hérissés d’aiguilles ; de capricieuses lianes sarmenteuses s'enlaçaient le long des troncs des pères de la forêt et, à leur ombre, croissaient des arbrisseaux et de luxuriantes fougères; ces forêts s étendaient en ceinture autour du pôle, sinon sur le pôle lui-même.
Quel contraste avec ce que nous voyons aujourd’hui! Mais pourquoi ce changement si terrible, et comment s'est-il opéré? M. Heer discute la théorie qui veut que ces fossiles soient des restes d’arbres portés par des courants vers le nord et prouve qu'ils ont germé, cra, et fleuri là où on les a découverts, et non ailleurs. Il s'oc-
cupe ensuite de la théorie de la déviation de l'axe polaire et de celle qui cherche une explication dans le refroidissement progressif du globe. Il donne ensuite sa sympathie raisonnée à la théorie d'après laquelle le soleil se trouverait, à de longs intervalles, beaucoup plus rapproché de la terre qu'il ne l’est de notre temps; mais de plus, il semble incliner vers l'hypothèse suivante: l’action réchauffante du soleil a pu être plus intense à certaines périodes qu'à d’autres et peut-être que notre système solaire tout entier, qui en réalité n’est qu'un atome plongé dans l’ensemble universel des tourbillons stellaires et se mouvant dans un orbite d'une inconcevable étendue, traverse parfois des régions où la température est supérieure à celle de la région céleste où nous nous trouvons dans la période actuelle.
Le peu que nous avons dit montre de quelle importance cosmique et paléontologique est le sujet qui nous occupe. Il offre ample matitre aux hypothèses et aux découvertes de l'avenir.
(Ferp. DE L.)