‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 238 sur 253 · LES ESQUIMAUX · texte numérisé non relu

LES ESQUIMAUX

«.… Ethnologiquement liés aux Samoyèdes et aux Sibériens des riva- ‘ges du Pacifique, les Esquimaux ont été sans doute l'avant-garde, les éclaireurs de la race humaine sur le sol américain. Ils se rappro- . chent du pôle plus qu'aucune autre variété de notre espèce ; mais, au douzième siècle de notre ère, ils s'étendaient vers le sud jusqu'aux rives du- Potomac et de la Delaware, où les Scandinaves les rencontrèrent pe la fremière fois et leur donnèrent le nom de Skrællingar, c'est-à-dire misérables. Celui d'Esquimaux ou Mange-Cru, s'il faut en croire Charlevoix, leur a été donné par les Abénakis. Quant à eux-mêmes, ils s’attribuent la qualification d’Inouit, les hommes. Refoulés peu à peu vers le nord par les invasions de peuplades plus jeunes et plus puissantes, ils ne pénétrèrent dans le Groënland que vers la fin du quatorzième siecle, en même temps que la peste noire, et les Sagas islandaises attribuent à ces deux fléaux réunis la ruine des établissements scandinaves qui florissaient depuis quatre cents ans dans cette contrée. :

Séparés des Peaux-Rouges de l'intérieur par une haine mutuelle et égale à celle qui séparait, il y a deux mille ans, les chasseurs de la Germanie des pêcheurs finnois de la Baltique, les Esquimaux n’occupent que la côte du continent et des îles. Ils ne la quittent jamais, et ils ne pourraient le faire sans changer entièrement leurs usages et leur genre de vie, dont l'identité parmi toutes leurs peuplades, depuis la presqu'île d’Alatska jusqu’au cap Farewell et depuis la baie de James jusqu'au fond du détroit de Smith, n'est pas un des faits les moins remarquables de l'anthropologie. Non-seulement l'intérieur d’une habitation de la baie Nofton est la répétition exacte du gîte d’un Groënlandais, mais les mœurs, les caractères physiques, le langage, l'attitude, l’habillément des habitants de ces deux huttes, séparées par 110° de longitude, sont semblables. Ils préfèrent la viande et le poisson crus à toute autre nourriture, l'huile de cétacé et le sang chaud de mammifère à toute autre boisson. 1ls n'ont, dans leurs tannières d'hiver comme dans leurs tentes d'été, d'autre feu

que celui d'une lampe fabriquée en pierre ollaire et alimentée par une longue tranche de graisse de phoque; leurs canots et les intruments de pêche qui y sont attachés sont pareils et disposés de la mème manière; enfin, et c'est le point principal, leurs errements sociaux, leur mode d'adoption, de mariage, de funérailles ne présentent rien de différentiel: ils ont les mêmes croyances superstitieuses et reconnaissent, en tremblant à un égal degré, le pouvoir mystérieux des angekoks ou sorciers. » (Voyages dans les glaces du pôle arctique à la recherche du passage nord-est.)

A l'appui des lignes précédentes écrites, il y a une douzaine d’années déja, pour un livre destiné au peuple et à la jeunesse, nous pourrions invoquer aujourd'hui l'autorité de noms et d'œuvres qui font autorité dans la science. Il nous suffira de citer : Sir John Richardson, the Polar Regions ; — Le docteur Latham, Des Variétés de la race humaine; — Sven Nilsson, Les premiers habitants de la Scandinavie, — et enfin le commodore Maury, qui dans une lettre, publiée par Schoolscraft en tête du dernier volume de son grand ouvrage sur les tribus indiennes, dit textuellement :

« …. L'origine asiatique de la population américaine est hors de doute pour moi.

« Je suis convaincu que dès la plus haute antiquité, en supposant l'Océan régi par les mêmes lois physiques qu'aujourd'hui, les eaux du Pacifique ont été pratiquées par l’homme, en balsas, eu pirogues, en radeaux et autres embarcations grossiéres des premiers âges.

a …. Encore aujourd'hui un va-et-vient de Baïdares et d'Oumyaks, un commerce d'échange est régulièrement établi entre les deux côtes de la mer de Bebring, entre les Tchoukchis d'Asie, pasteurs de rennes, et les Esquimaux d'Amérique, dresseurs de chiens de trait.

«.... Les ancètres des Esquimaux et des Peaux-Rouges, pour passer d’Asie en Amérique, ont eu pour points de départ : tout le littoral compris entre le Japon et la mer Glaciale, pour étapes, les Kouriles, les iles Aléoutiennes, la presqu’ile d'Alaska, etc., pour voies et pour guides, les courants et les vents.

« ,... Les îles Aléoutiennes ne produisent point de bois. Pour fabriquer leurs canots, leurs ustensiles de pêche, pour fouir et creuser les tanières souterraines où ils habitent, les grossiers habitants de cet archipel ne peuvent se servir que de bois flotté. Or l'essence la plus commune que leur apporte la mer est le camphrier; et les rivages les plus rapprochés d'où puisse venir cet arbre, sont ceux du Japou méridional! Les courants portent done des côtes orientales de l'Asie aux côtes nord-ouest de l'Amérique. »

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|. LA MER LIBRE DU POLE, VUE PAR LES COMPAGNONS DU D' KANE EN JUIN 1854.

La reconnaissance que Morton poussa droit au nord fut, sous tous les rapports, le plus remarquable épisode de l’expédition du docteur Kane.

«.... Il quitta le vaisseau le 4 juin, accompagné de Hans le Groénlandais.

La glace était d'abord d’un difficile accès, et dans la neige sèche ils enfonçaient jusqu'aux genoux; mais après avoir traversé quelques inégalités, ils la trouvèrent assez solidifiée pour porter le traineau; les chiens firent alors quatre milles par heure, et ils parvinrent ainsi au milieu de la baie de Peabody. Ils se trouvèrent en cet endroit au milieu des pics de glace qui avaient empêché les autres partis de pousser plus loin. Ils avaient dans la journée laissé sur leur droite, par 79° de latitude, cet étrange jeu de la nature que, dans une excursion précédente, Kane avait nommé le monument de Tennisson, minaret ou obélisque de 480 pieds de haut, qui élève solitaire, au débouché d’une sombre et profonde ravine, son fût calcaire, aussi régulièrement arrondi que s'il eût été taillé pour la place Vendôme.

Par suite du rapprochement inaccoutumé des montagnes de glace, les voyageurs ne pouvaient distinguer devant eux, à plus d'une longueur de navire, les vieux glaçons qui faisaient saillie à travers les nouveaux en disloquant leur surface. On ne pouvait se glisser entre ces aspérités qu’en suivant des couloirs qui n'avaient souvent pas quatre pieds de larseur et dans lesquels les chiens avaient peine à mouvoir le traineau. Il arrivait même que l'intervalle qui semblait séparer deux montaznes se terminait par une impasse impossible à franchir. Dans ces circonstances, il fallait transporter le traîneau au-dessus des blocs les moins élevés ou rétrograder en quête d’un chemin plus praticable.

Parfois si une passe assez convenable apparaissait entre deux pics, ils s’y engageaient gaiement et arrivaient à une issue plus étroite;

puis trouvant le chemin complétement obstrué, ils étaient obligés de rétrograder pour tenter de nouvelles voies. Malzré leurs échecs et leurs désappointements multipliés, ils ne perdirent pas courage, déterminés qu'ils étaient à aller en avant. A la fin une sorte de couloir long de six milles les conduisit hors de ce labyrinthe glacé, mais ils furent depuis huit heures du soir jusqu’à deux ou trois du matin à diriger leurs pas avec autant d'incertitude et de tatonnements qu'un homme aveugle dans les rues d’une ville étrangère.

Dans la matinée du lundi 16 juin, Morton grimpa sur un pic afin de choisir la meilleure route. Au delà de quelques pointes de glace, il apercevait une grande plaine blanche qui n’était autre que la surface du glacier de Humboldt vu au loin dans l'intérieur, car en montant sur un autre mamelon il en découvrit la falaise faisant face à la baie. C'était près de son extrémité nord; il semblait couvert de pierre et de terre, et çà et là de larges rocs faisaient saillie à travers ses parois bleuâtres.

Les deux explorateurs se trouvaient le 20 par le travers de la terminaison du grand glacier. Là, glaces, roches et terres formaient un mélange chaotique; la neige glissait de la terre vers la glace, et toutes deux semblaient se confondre sur une distance de huit ou dix milles vers le nord, point où la ligne de terre, se relevant abrupte, surplombait le glacier d'environ cent trente mètres.

Au delà de cet endroit la glace devint faible et craquante, les chiens commencerent à trembler; la terreur manifestée par ces animaux sagaces indiquait un danger peu éloigné.

En effet, le brouillard venant à se dissiper en partie, les voyageurs aperçurent, à leur grand étonnement, au milieu du détroit et à moins de deux milles sur leur gauche, un chenal d’eau libre; Hans ne pouvait en croire ses yeux, et sans les oiseaux qu’on voyait voleter en grand nombre sur cette surface d'un bleu foncé, Morton dit qu'il n'y aurait pas ajouté foi lui-même.

Le lendemain, la bande de glace qui les portait entre la terre et le chenal ayant beaucoup diminué de largeur, ils virent la marée monter rapidement dans celui-ci. Des glaçons très-épais allaient aussi vite que les voyageurs; de plus petits les dépassaient, avec une marche d'au moins quatre nœuds. D’après les remarques faites par eux dans la dernière nuit, la marée, allant du nord au sud, entrainait peu de glace. Celle qui courait maintenant si vite au nord semblait être la glace brisée autour du cap et sur le bord de la banquise.

Le thermomètre dans l'eau donnait 36° 22° du thermomètre de Fahrenheit, c'est-à-dire quatre degrés au-dessus du point de congélation.

Après avoir contourné le cap, qui est marqué sur la carte du nom d'André Jackson, ils trouvèrent un banc de glace unie à l'entrée d'une baie, qui a reçu depuis le nom du célèbre financier américain Robert Morris. C'était une glace polie, sur laquelle les chiens cou

er ns.

raiont à toute vitesse. Là le traîneau faisait au moins six milles à l'heure. Ce fut le meilleur jour de marche de tout le voyage.

Quatre escarpements se trouvaient au fond et sur les côtés de la baie puis le terrain s'abaïissait se dirigeant en pente vers une banquise peu élevée, offrant une large plaine entre de longues pointes et coupée de quelques monticules Un vol de cravants (anas bernicla) descendait le long de cette basse terre, beaucoup de canards couvraient l’eau libre. Des hirondelles, des mouettes de plusieurs variétés, tournoyaient par centaines; elles étaient si familières, qu'elles s'approchaient à quelques mètres des voyageurs; d'autres grands oiseaux blancs s‘élevaient trés-haut dans lair et faisaient retentir les échos des rochers de leurs notes aigués. Jamais Morton n'avait vu autant d’oiseaux réunis : l'eau et les escarpements de la côte en étaient couverts.

Sur les glaces arrêtées dans le chenal Kennedy se jouaient des phoques de plusieurs espèces.

Les eiders étaient en si grand nombre, que Hans, tirant dans une troupe, en tua une paire d’un seul coup. :

Il y avait là plus de verdure que les voyageurs n'en avaient vu depuis leur entrée dans le détroit de Smith. La neige parsemait les vallées et l’eau filtrait des roches. A cette époque encore peu avancée, Hans reconnut quelques fleurs; il mangea des jeunes pousses de lychnis et m’apporta des capsules sèches d’une hesperis qui avait survécu aux vicissitudes de l'hiver. Morton fut frappé de l'abondance de petites joubarbes de la dimension d’un pois. La vie semblait renaître à mesure qu'ils s'avançaient au nord.

Le 24 juin, Morton atteignit le cap Constitution qu'il essaya en vain de tourner, car la mer en battait la base. Faisant de son mieux pour gravir les rochers, il n'arriva qu’à quelques centaines de pieds. Là il fixa A son bâton le drapeau de l’Antartic, une petite relique bien chère, qui m'avait suivi dans mes deux voyages polaires. Ce drapeau avait été sauvé du naufrage d’un sloop de guerre des États- Unis, le Peawech, lorsqu'il toucha dans la rivière Colombia. Il avait accompagné le commodore Wilkes dans ses lointaines explorations du continent antarctique. C'était maintenant son étrange destinée de flotter sur la terre la plus septentrionale non-seulement de l’Amérique, mais de notre globe; près de lui étaient nos embléines maçonniques de l’équerre et du compas. Morton les laissa flotter une heure et demie au haut du noir rocher qui couvrait de son ombre les eaux blanchissantes que la mer libre faisait écumer à ses pieds.

La côte au dela du cap doit, selon lui, s’abaisser vers l’est, puisqu'il lui fut impossible, au point où il était placé, de voir aucune terre sous le cap. La côte ouest au contraire courait vers le nord où son œil la suivait durant une cinquantaine de milles. Le jour était clair, il lui fut facile d’apercevoir pius loin encore la rangée de montagnes qui la couronnent; elles étaient fort hautes, arrondies et non coniques à leur sommet comme celles qui l’avoisinaient, quoique

peut-être ce changement apparent provint de la distance, car il remarqua que leurs ondulations se perdaient insensiblement dans l'horizon.

La plus haute élévation du point d'observation où il fut obligé de s’arrèter lui parut de trois cents pieds au-dessus de la mer. De là il remarqua, à six degrés ouest du nord, un pic très-éloigné tronqué à son sommet comme les rochers de la baie de la Madeleine. Nu comme la roche vive, il était strié verticalement avec des côtes saillantes. Nos estimations réunies lui assignent une élévation de 2500 à 3000 pieds. Ce pic, la terre la plus septentrionale connue, a reçu le nom du grand pionnier des voyages arctiques, sir Edward Parry. »

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