II. NOTE SUPPLEMENTAIRE DU D' KANE SUR LE BASSIN DE LA MER POLAIRE
«.... Les voyages que j'ai faits moi-même et les différentes expéditions de mes compagnons ont démontré qu'une surface solide de glace couvre entièrement la mer à l'est, à l'ouest et au sud du canal Kennedy. Depuis la limite méridionale de cette baïquise jusqu'à la région mystérieuse de l’eau libre, il y a, à vol d'oiseau, 180 kilomètres. N’edt-ce été la vue des oiseaux et l'affaiblissement de la glace, ni Hans ni Morton n’en auraient cru leurs yeux, n'ayant aucune prévision de ce fait.
Lorsque, prenant terre en cet endroit, ils continuèrent leurs explorations, un nouveau fait les frappa. Ils étaient sur les bords d'un canal si ouvert, qu'une frégate ou une flotte de frégates aurait pu y faire voile. La glace, déja brisée et fragmentée, formait une sorte de plage en fer à cheval, contre laquelle la mer se brisait. En s’avangant vers le nord, le canal formait un miroir bleu et non glacé; trois ou quatre petits blocs étaient tout ce qu'on pouvait voir sur Ja surface de l'eau. Vue des falaises, et prenant 36 milles comme le rayon moyen de l'étendue observée, cette mer libre avait plus de 4000 milles carrés.
La vie animale, qui nous avait fait défaut vers le sud, leur apparut d'une manière saisissante. Au havre Rensselaer, à l'exception du phoque netsik, ou du rare héralda, nous n'avions aucun objet de chasse. Mais là, l’oie de Brent, l’eider, le canard royal, étaient si nombreux que nos voyageurs en tuaient deux d’une simple balle.
L'oie de Brent n'avait pas été vue depuis l'entrée sud du détroit de Smith. Elle est bien conaue du voyageur polaire comme un oiseau émigrant du continent américain. Ainsi que ceux de la même famille, cet oiseau se nourrit de matière végétale, généralement de plantes marines avec les mollusques qui y adhèrent. Il est rarement vu dans l’intérieur des terres, et ces habitudés en font un indice de la présence de l’eau. Les troupes de ces oiseaux, qu'on distingue
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aisément par la ligne triangulaire qu'elles dessinent dans leur voi, traversaient l'eau obliquement et disparaissaient vers la terre au nord et à l’est. J’ai tué de ces oiseaux sur la côte du canal Wellington, à la latitude de 74° 50’, c'est-à-dire 6 degrés plus au sud; ils volaient dans la mème direction. *
Les rochers étaient couverts d’hirondelles de mer, oiseaux dont les habitudes demandent l’eau libre, et qui y étaient déjà au moment de la ponte.
Il peut être intéressant pour d'autres personnes que des naturalistes d'établir que tous ces oiseaux occupaient les premiers milles du canal depuis le commencement de l’eau libre, mais que plus au nord ils étaient remplacés par des oiseaux nageurs. Les mouettes étaient représentées par non moins de quatre espèces. Les kittiwakes (larus tridactylis), rappelant à Morton la navigation de la baie de Baffin, étaient encore occupés à enlever le poisson de l’eau, et leurs tristes cousins, les bourgmestres, partageaient un diner qui leur était servi à si peu de frais, L'animation était partout.
De la flore et de ses indications je dirai peu de chose, et j’oserai encore moins en tirer des conclusions quant à la température. La saison était trop peu avancée pour l'épanouissement de la végétation arctique, et en l'absence d'échantillons, j'hésite à adopter les observations de Morton, qui n’était pas botaniste. Il est évident cependant que beaucoup de plantes à fleurs, au moins aussi développées que celles du havre de Rensselaer, étaient déjà devenues reconnaissables. Et, chose étrange, le seul échantillon rapporté fut un crucifère (hæperis pygman), dont les sliques, contenant de Ja semence, avaient survécu à l'hiver, témoignant ainsi de son parfait développement. Cette plante, trouvée au nord du grand Glacier, ne m'avait pas éte signalée depuis la zone sud du Groënland.
Un autre fait remarquable, c'est que, dans la continuation du voyage, la glace qui avait servi de sentier pour les chiens, se rompait, se fondait, et à la fin disparaissait complétement, de sorte que le traîneau devint inutile, et Morton se trouva obligé de gravir des rochers de la plage d'une mer qui, comme les eaux familières du sud, venait briser ses vagues à ses pieds.
Là, pour la première fois, il remarqua le pétrel arctique (procellaria glacialis), un fait qui montre la régularité de son observation, quoiqu'il n'en conndt point l’importance. L'oiseau n'avait pas été vu depuis que nous avions quitté les eaux hantées par les baleiniers anglais, à plus de 200 milles au sud. Sa nourriture, essentiellement marine, consiste en acalèphes, etc.; il s’attroupe rarement, excepté dans les parages fréquentés par les baleines et les plus grands animaux de l'Océan. Ici des troupes de ces pétrels se balangaient audessus de la crête des vagues, comme le font les représentants de la mème espèce dans les climats plus doux : les pigeons du cap de Bonne-Espérance, les poulets de la mère Carey et autres,
Morton, quittant Hans et ses chiens, passa entre Vile de sir John
Franklin et une plage étroite dont la côte, semblable à une muraille, était formée de sombres masses de porphyre allant se perdre dans la mer. Avec des difficultés croissantes, il entreprit de grimper de rocher en rocher, dans l'espérance de doubler le promontoire et d’apercevoir la côte au delà, mais l’eau entravait de plus en plus le chemin.
Ce dut être un spectacle imposant que la vue de la vaste étendue d’eau étalée devant lui; au moment où il était au plus hant point de son ascension, pas un atome de glace ne flottait. Là, d’une hauteur de 480 pieds, avec un horizon de 40 milles, ses oreilles furent réjouies de la nouvelle musique des vagues; un ressac se brisant à ses pieds au milieu des rochers arrêta sa marche.
Au delà de ce cap tout est supposition. Les hauts sommets du nordouest s’évanouissaient en gradins de plus en plus bleus jusqu'à se confondre avec le ciel. Morton baptisa le cap qui arrêta sa marche vers le nord du nom de son commandant; mais je lui ai donné le nom plus durable de cap de la Constitution
Le voyage de retour, employé à compléter ses observations, ne fut signalé par aucun fait nouveau; je n'en parlerai pas. Mais je ne veux point terminer ma notice sur cette mer libre de glaces, sans ajouter que les détails de Morton concordent pleinement avec les observations de tout notre parti. Et maintenant, sans discuter les causes de ce phénomène, sans rechercher à quelle distance cette mer s'étend, soit comme une particularité de cette région, soit comme partie de la grande arène encore inexplorée du bassin polaire, toutes questions du ressort des hommes scientifiques, je me contenterai de l'humble tâche de rapporter ce que nous avons vu. Se présentant ainsi au milieu des vastes plaines de glace, cet élément fluide était de nature à soulever les émotions de l'ordre le plus élevé; il n’y avait pas un de nous qui ne fût animé du désir de s'embarquer sur ces eaux resplendissantes et solitaires. Mais on sait comment nous fdmes forcés de renoncer à ce désir,
Une mer libre près du pôle, ou même un bassin polaire, a été un sujet de théories débattues longtemps; nous venons de le raviver par nos découvertes. Déjà à l'époque de Barentz,en 1590, sans mentionner de plus incertaines chroniques, l’eau fut aperçue à l'est du cap nord de la Nouvelle-Zemble; et jusqu'à ce que son étendue fût déterminée par des observations directes, elle fut prise pour la mer elle-même. Les pêcheurs hollandais autour du Spitzberg poussèrent leurs croisières aventureuses à travers la glace dans des espaces libres, variant en étendue et en forme suivant la saison et les vents; et le docteur Scoresby, une respectable autorité, fait allusion à ces ouvertures dans la banquise comme indiquant une eau libre dans le voisinage du pôle. Le baron de Wrangell, à 40 milles de la côte de l'Asie arctique, vit, il le crut du moins, un océan sans limites, oubliant pour l'instant combien sont bornées les limites de la vision humaine sur une sphère. Plus récemment, le
capitaine Penny proclama l'existence d’une mer libre dans le détroit de Wellington, à l'endroit même où sir Edward Belcher a depuis été contraint d'abandonner ses navires pris dans les glaces. Enfin mon prédécesseur, le capitaine Inglefield, du haut du mât de son petit navire, annonça un bassin polaire à 15 milles de la glace qui arrêta notre marche l'année suivante.
Toutes ces découvertes illusoires ont sans doute été notées avec une parfaite intégrité, et d’autres peuvent penser que mon observation, quoique sur une plus grande échelle, se rangera dans la même catégorie, Toutefois, la mer que je me suis hasardé à appeler libre, a été suivie pendant nombre de milles le long de la côte, et vue d'une élévation de 480 pieds, toujours sans limite et sans glace, se soulevant et se brisant contre les rochers du rivage.
Il est impossible, en rappelant les faits relatifs à cette découverte, — la neige fondue sur les rochers, les troupes d'oiseaux marins, la végétation augmentant de plus en plus, l'élévation du thermomètre dans l’eau, — de ne pas être frappé de la probabilité d'un climat plus doux vers le pôle. Mais signaler les modifications de température au voisinage de la mer libre, ce n'est pas résoudre la question, qui reste non résolue : Quelle est la cause de la mer libre?
Ce n’est pas ici le lieu d'entrer dans cette discussion. 11 n'y a pas de doute pour moi qu'à une époque encore dans la limite des temps historiques, le climat de cette région était plus doux que maintenant, Je pourrais baser cette opinion sur le fait, mis en relief par notre expédition, du soulèvement séculaire de la ligne de côte. Mais indépendamment des anciennes plages et terrasses, et d'autres marques géologiques qui montrent que le rivage s'est élevé, des huttes de pierres sont éparpillées tout le long de ces parages, dans des lieux maintenant entourés de glace, au point d'exclure la possibilité de la chasse, et par conséquent, pour les peuplades qui en vivent, la possibilité d'y demeurer.
La tradition signale ces parages comme ayant été autrefois des champs favoris de chasse. Au havre Rensselaer, appelé par les indigènes Aunatok, ou la place du dégel, nous rencontrames des huttes en bon état de conservation, avec des assises de pierre pour soutenir les carcasses de phoques et de walrus.
A Lanny Georges et dans la grande coupure de la baie Dallos, sont les restes d’un village, entourés d’os de phoques et de baleines, le tout maintenant enfermé dans la glace. En connexion avec ces faits, attestant non-seulement l'extension antérieure de la race des Esquimaux plus au nord, mais encore les changements du climat, il faut ranger le patin trouvé par M. Morton sur les bords de la baie Morris, à une latitude de 81°. I] était fait d'un os de baleine très-habilement travaillé.
Dans cette récapitulation de faits, je laisse de côté la question de savoir si le climat plus chaud de cette région dépend d’une loi phy
sique applicable aux lignes isothermes actuelles. Encore moins suis-je disposé à exprimer une opinion touchant l'influence que les courants peuvent exercer sur la température de ces contrées; je laisse cette discussion à ceux qui font leur étude spéciale de la physique du globe. C'est à ceux-là que je proposerai humblement d’examiner si le courant du golfe, dejà suivi jusqu'à la côte de la Nouvelle-Zemble, ne se propage pas le long de cette île jusque auprès du pôle. Une différence de quelques degrés dans la température moyenne de l'été suffirait pour amener le renouvellement périodique de l’eau libre, ou, comme disent les Russes, d’une grande Polynia.
Les lois qui limitent la ligne de la neige perpétuelle et des glaciers sont certainement liées au problème de ces espaces d'eau dans le voisinage du pôle.
Dr Kane, Artic explorations, tome 1, p. 280-309.
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Carte des régions circompolaires, à la fin de l'introduction. Carte du port et du fiord de Foulke, entre les pages 102 et 103. Carte des détroits de Smith et de Kennedy, entre les pages 362 et 363.
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