‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 26 sur 253 · CHAPITRE VY. 4l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VY. 4l

rapprochés, qu'à quelque distance ils paraissaient former sur la mer un immense revêtement de glace, et que l’horizon en élait encombré. Lorsque nous etimes pénétré dans la formidable enceinte, notre rayon visuel n’avait pas plus d’étendue que si nous eussions été enfoncés dans la plus épaisse futaie de la Forét-Noire. Le maitre d'hôtel, poëte égaré sur notre navire, sortait de la cuisine au moment où les glaces se refermaient derrière nous; il s'arrêta un instant, jeta un mélancolique regard sur la trouée par laquelle nous avions pénétré, et replongea dans l'écoutille en murmurant d’après Dante :

En franchissant ce seuil, laissez-y l’espérance!

En ce moment aussi les officiers réclamaient leur café à grands cris et nous n'avons jamais su si la citation érudite du steward avait trait aux icebergs ou à la cabine de ces messieurs.

Nous passames quatre jours à cheminer lentement dans les défilés de cet interminable labyrinthe; nous avancions à grand’peine : la faible brise qui nous poussait vers le nord nous laissait souvent en calme plat, et nous maintenail pendant de longues heures immobiles au milieu d'un brouillard glacé, ou sous l'intense clarté d’un plein jour permanent. Cet état de choses avait sans doute le charme de la nouveauté pour la plupart d'entre nous, mais il ne nous apportait pas moins beaucoup de dangers et de soucis. Les montagnes de glaces, obéissant surtout à l'impulsion des courants inférieurs, étaient stationnaires par rapport à nous; le courant de la surface qui nous drossait çà et la en nous jetant en dehors de notre route, rendait la position du navire assez désagréable; aussi, nous apprimcs bientôt à regarder ces masses comme nos ennemis naturels, et à nous en défier.

Souvent nous n'échappèmes à un abordage qu'en armant à grande hâte les embarcations pour remorquer le navire,

ou bien en fixant une ancre à glace sur un autre iceberg, et en nous halant sur cette ancre. Quelquefois nous nous amarrions à la montagne elle-mème, attendant le vent, Rudes labeurs rarement suivis d’effet.

Je n'avais d'autre consolateur que mon crayon; je dessinais avec rage, et je profitai d'un ciel clair et pur pour essayer mon appareil photographique. Mes deux jeunes amis, MM. Knorr et Radcliffe, m'aidèrent à le débarquer sur une ile voisine, et nous nous mimes à l’œuvre; si notre premier début ne fut pas brillant, il servit du moins à nous convaincre que nous arriverions dans la suite à quelque chose de mieux Malgré tous mes efforts, i] m'avait été impossible d’adjoindre un photographe a notre expédition, et nous n'avions d’autres guides que quelques livres; mais nous poursuivimes courageusement nos travaux; en dépit de notre inexpérience et de la température souvent défavorable, nous fûmes assez heureux pour obtenir vers la fin quelques fidèles reproductions des sauvages splendeurs de la nature arctique.

Sonntag nous avait accompagnés, il obtint de bonnes hauteurs au sextant pour déterminer notre position, et se servit du magnétomètre avec un égal succès. Knorr ajouta de beaux oiseaux à mes richesses ornithologiques: diverses variétés de mouettes', des bourgmestres*, des kittiwakes babillards”, et de gracieuses hirondelles de mer‘, couvraient les icebergs de leurs troupes pressées ; nos chasseurs liraient les canards-eiders* qui volaient au-dessus de nos létes en longues lignes onduleuses, Les phoques prenaient

1. Les variétés de cette famille les plus fréquemment observées dans les mers arctiques sont: Larus attricilla cu mouette de Franklin; Xema sabinit ou mouette de Sabine; Rhodostethia Rossii ou mouette de Ross,

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