CHAPITRE VI
soufflait de l’est depuis plusieurs jours, poussant ainsi le pack vers les côtes de l'Amérique et laissant devant nous un immense espace libre et ouvert. En serait-il de même jusqu'au cap York? J'avais déjà entrevu sur le ciel de l’horizon au N. O. l’iceblink, ou la réverbération des glaces : aujourd’hui elles n’étaient pas bien éloignées. Et demain?
Pendant que je songeais ainsi, le vent s’éleva et souffla grand frais, la mer devint très-houleuse derrière nous ; un nuage sombre qui planait sur le sud depuis quelques moments s’étendit au-dessus de nos têtes, et couvrant le ciel de ses lambeaux déchirés, nous inonda de vapeurs glacées qui se changèrent bientôt en trombes de neige. Impossible de rien voir à quelques mètres autour de soi : aussi m’empressai-je de redescendre du perchoir incommode que m'avait offert la vergue de mizaine.
Que fallait-il faire maintenant? poursuivre notre route, ou mettre à la cape et attendre un temps plus favorable? — Dans ce dernier cas, le navire abandonné à lui-même dériverait dans les ténèbres et courrait grand risque de heurter un iceberg isolé, ou les champs de glace qui viendraient tôt ou tard nous barrer le passage; de plus, et c'était pour moi l'objection principale, nous ne profiterions pas de la bonne brise qui nous poussait rapidement vers le nord. — En continuant notre course, au contraire, il était à craindre, par cette atmosphère épaisse, que nous ne tombassions droit sur l'ennemi sans l’apercevoir à temps pour en détourner le navire. Mon irrésolution ne fut pas de longue durée : péril pour péril, je préférai celui où nous pouvions déployer notre énergie, je fis prendre tous les ris et diriger notre course sur le cap York.
Je me promenais lentement sur le pont en proie à la plus vive anxiété. Nous traversions une mer que pas un navire n'a parcourue sans y rencontrer les glaces, et de quel droit m’attendre à une autre fortune ?
Le brouillard était si intense qu’à peine je pouvais dis-
tinguer la vigie sur le gaillard d'avant; parfois, il s’élevait un peu, et sous le dais pesant de vapeurs sombres qui semblaient soutenues par les icebergs errants, mon regard portait sur la mer à une distance de plusieurs kilomètres. Puis la neige recommençait à tomber, la grêle bruissait, le vent sifflait à travers le gréement et les lourdes vagues, déferlant sur nous, inondaient les ponts et menacaient de nous engloutir : je n’oublierai jamais nos dix premières heures dans la baie de Melville.
Vers la fin de cette course folle et désordonnée, mon oreille, attentive au moindre son, saisit le clapotis de l’eau sur les brisants: un instant après, la vigie donnait l’alarme.
« De quel côté?
— Je ne peux l’apercevoir, commandant. »
Le bruit se rapprochait toujours ; un iceberg projeta faiblement sa blancheur indécise au milieu du brouillard, nous n'avions plus le temps de réfléchir et il était trop tard pour nous détourner. En serrant le vent nous précipitions de flanc le schooner sur l'obstacle; nous ne savions sur quel point gouverner : on ne distinguait pas les contours de la montagne, seulement on entrevoyait une énorme lueur et une ligne de brisants couverts d’écume.
Je l’ai toujours pensé : quand on ne sait à quoi se résoudre, le plus sur est de ne rien faire, et dans les présentes circonstances ce fut notre salut. Si j'avais obéi à ma première impulsion et mis la barre au vent, nous courions vers la ruine, mais nous glissames tout près de l’affreux monstre, en échappant à une collision qui aurait été instantanément fatale à notre pauvre navire et à tous ceux qui le montaient; la vergue de misaine en effleura le bord, le mur de glace nous couvrit de son embrun, et quelques instants après l’iceberg rentrait dans les ténèbres d'où il avait émergé si soudainement.
« Rasés de près, dit maitre Dodge, toujours de sang-froid.