‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 38 sur 253 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Hans et sa famille. — Le glacier de Pélovak. — Une trombe de neige. — Un champ de glace. — Le détroit de Smith. — Une tempête. — Collision avec les icebergs. — Nous rencontrons les champs de glace. — II nous faut battre en retraite. — La baie de Hartstène. — Nos quartiers d'hiver.

A cinq heures du soir, je me retrouvai à bord; le vent avait fraichi pendant mon absence, et voulant profiter de ce changement favorable, je m’étais hate de revenir sans prendre le temps de visiter, à quelques kilomètres à l’est du cap, un village esquimau situé au nord d’une profonde baie, tout près d’un endroit nommé Kikertait, l'emplacement des îles.

En prévision d'une survente et d’une rude nuit, Mac Cormick avait pris un ris, et le petit navire avec ses voiles frémissantes et gonflées semblait aussi impatient qu'un lévrier tenu en laisse; lorsqu'on eut mis la barre au vent, il tourna vers le nord par un mouvement des plus gracieux, et après s'être arrêté comme pour prendre son élan, il fila sur la mer avec une vitesse de dix nœuds à l'heure. Iles, caps, baies, icebergs, glaciers, disparaissaient derrière nous et, tout enivré de cette chance extraordinaire,

l'équipage était de fort bruyante humeur. Pendant que nous traversions successivement les groupes d’icebergs, jobservais avec curiosité l’insouciante audace qui animait les hommes du quart. Dodge était sur le pont, Charley, vieux loup de mer qui avait roulé par tous les temps et toutes les latitudes, tenait le gouvernail, et il me semblait qu'entre les deux marins s'établissait uné sorte d’entente tacite dans le but d'expérimenter de combien on pouvait approcher des glaces sans les toucher. Nous passions souvent dans des canaux très-étroits, et le schooner, au lieu de suivre le milieu du chenal, venait sur l’un ou sur l’autre bord au moment le plus critique. Naturellement, « ce n'était pas leur faute.» Lorsque je réprimandai Charley sur sa manière de gouverner, il m’assura que le navire ue pouvait obéir à la barre lorsque, par le vent qu'il faisait, il portait tant de toile à l'arrière. Je fis donc loffer et amener la grande voile au bas ris, et soit qu’il n’eussent plus d'excuse raisonnable pour agir autrement, soit que nous eussions paré à une difficulté réelle, le bätiment put suivre une route se rapprochant un peu plus de la ligne droite ; nous filions sur cette mer sans lames avec une rapidité qui donnait le vertige.

Un moment même nous pümes craindre une catastrophe : devant nous se dressaient deux hauts sommets de cristal à peine séparés par une distance de vingt brasses; il eût fallu dévier de notre chemin pour les éviter et je demandai à Dodge s’il se faisait fort de diriger la goélette à travers l'étroit passage; toujours prêt à courir au-devant du péril, il assuma volontiers cette responsabilité, mais quelle fut notre terreur en reconnaissant, trop tard pour tourner à droite ou à gauche, que ces blocs étaient deux fragments du même colosse et se réunissaient à quelques pieds seulement au-dessous de la surface de la mer! Par bonheur, la transparence de l'eau en dissimulait la profondeur recllg, mais la quille toucha deux fois dans ce terrible dé-

Le Groënlandais Fans en 1853.

Page 1