CHAPITRE VII
filé et pendant que le schooner jouait, avec une sorte d'hésitation, le dangereux rôle de traîneau, j'avoue que J'eusse voulu être à mille lieues du gaillard d'avant.
En temps de loisirs, officiers et matelots s’amusaient fort de nos nouveaux hôtes. Hans était dans la jubilation et le laissait voir autant que le permettait sa stupide nature; sa femme montrait un curieux mélange d’orgueil et d'ébahissement, et tout écrasée par l'imprévu de sa nouvelle situation, elle semblait avoir contracté une grimace chronique; le marmot criait, hurlait, riait, comme tous ceux de son âge.
Armés de seaux d’eau chaude, de savons, de peignes, de ciseaux, les matelots se mirent en devoir de préparer ces intéressants personnages aux chemises rouges etautres bienfaits de la civilisation; cette dernière partie du programme les ravissait d’aise : ils se pavanaient sur le pont avec l'air d'importance comique de nos petits garçons le jour de leur première culotte; mais hélas! l’eau et le sayon!... la femme, que les préparatifs avaient d'abord mise en belle humeur, commença à pleurer et à demander à son mari si C'était là un rite de la religion des hommes blancs, et l'expression de son visage indiquait qu’elle y voyait un mode de terrible torture. La cérémonie faite, le matelot qui remplissait le rôle de chambellan et ne paraissait pas trés-enthousiaste de cet accroissement de notre famille, les fourra pour la nuit parmi les toiles et les cables des écubiers, tout en grommelant à demi-voix : « Là, du moins, ils seront utiles à quelque chose, ils serviront de doublure à nos bossoirs ! »
La côte que nous suivions maintenant est des plus intéressantes pour un géologue : la formation trappéenne de l'île Disco reparait au cap York ; les rivages sont abrupts, élevés, déchiquetés, coupés de profondes gorges dont le pittoresque est encore augmenté par les nombreux fleuves de glace qui en remplissent les estuaires. L'un d'eux porte le nom de glacier de Pétowak; mesuré au moyen du loch
et du chronometre, il a plus de sept kilomètres de largeur. Les roches éruplives sont interrompues au cap Athol, au sud du détroit de Wolstenholme, et les couches alternantes de grès et de trapp décomposé qui forment cette partie du littoral, me remettaient en mémoire les luttes périlleuses des années d'autrefois. A huit heures du soir, nous, passions devant Ja baie de Booth qui fut, en 1854, mes quartiers d'hiver, lors de mon voyage en canot; aidé de ma longue-vue, je distinguais les rochers au milieu desquels nous avions bati notre hutte : ils ne me rappelaient guère de souvenirs heureux.
Bientôt, le ciel se couvrit de nuages et la neige tomba à gros flocons. Le vent n'était plus qu'une faible brise, nous avancions par saccades, et laissant à notre droite le détroit de la Baleine et l'ile d'Hakluyt, nous nous trouvions, à cinq heures du soir, à cinquante-quatre kilomètres seulement du détroit de Smith; mais ici, nous rencontrames un épais champ de glace qui paraissait s'élendre au loin vers le sud-ouest; l’état de l'atmosphère ne nous permettant pas de examiner de plus près sans une grave imprudence, nous commencimes à serrer le vent dans l'espoir d'atteindre Vile de Norihun.berland et d'y chercher un abri jusqu'à ce que le temps devint meilleur. Ces efforts n’eurent aucun succès, le vent tomba presque en calme, et nous fümes obligés d'aller à tatons dans les ténèbres, tachant de découvrir un iceberg et de nous y amarrer. mais les vagues étaient trop fortes pour qu'une embarcation put tenir à la mer, et nous dérivames vers le nord pendant toute cette terrible nuit ; par bonheur le champ de glace était poussé dans la même direction et nous courions moins de risque de l'aborder. Nous écoutions avec une inquiétude facile à comprendre le clapotis de l’eau sur les brisants ; à plusieurs reprises nous en approchames assez pour les voir, muis nous pümes échapper sans avarie, attentifs que nous étions à profiter du moindre