CHAPITRE VIL
tinent. Je ne me suis pas couché depuis la veille de notre départ de Tessuissak, et pendant six jours, c'est à peine si de temps à autre j'ai pu dormir quelques minutes. S notre ancre peut mordre le fond une bonne fois, je réparerai mes nuits perdues ! |
J'aurais dû être plus avisé et me mettre moins tard en quête d’un abri. Un lourd nuage blanc (Jensen appelle cela une nappe) planait au-dessus du cap Alexandre et m’avertissait de l'orage, mais je ne pensais pas qu’il fût si près de nous envelopper.
L’ouragan redouble. Je crains que nous ne soyons emportés vers le large, partout obstrué de glace.
29 août, midi.
Calme complet sur la côte depuis une heure au moins. — La nappe du cap Alexandre est enlevée; le ciel change tout à fait d'aspect du côté du nord; les légers nuages que le vent poussait devant lui disparaissent et sont remplacés par des stratus. — Le plus fort du grain nous semble passé.
Deux heures après midi.
Mon espoir de ce matin est bien déçu. La tempête hurle avec plus de furie que jamais; nous nous trouvons en ce moment en dehors du cap Saumarez, à deux milles de la terre. Ayant manqué Vile Sutherland, nous descendions le long de la côte pour chercher une abri dans une baie profonde située au-dessous, mais le vent, contournant le cap, nous a rejetés en arrière et nous essayons maintenant de nous trainer vers la terre pour mouiller dans une petite anse, ouverte non loin de nous, et tâcher d'y réparer nos voiles déchirées. — L’écume rejaillit sur le pont et le recouvre d’une ‘couche d’eau qui géle instantanément; de longs glaçons pendent des agrès et des œuvres mortes; les
soubarhes et autres filins sont de l’épaisseur du corps d'un homme, et tout à l'encontre des habitudes maritimes, nous venons de répandre des cendres sur le tillac.
Je comprends aujourd'hui qu'une sembable tempête ait forcé Inglefield à fuir le détroit de Smith (en 1852). Il lui aurait été impossible de continuer sa route, son steamer l'{sabelle eût-il eu un moteur deux fois plus puissant. Sans les falaises qui nous protégent, nous serions poussés encore plus vite, et vers notre ruine, très-probablement.
Les rafales qui tombent sur nous sont réellement effrayantes, et dans Jes accalmies qui les entrecoupent, semblent retremper leur rage pour nous assaillir de nouveau.
Par bonheur, ces terribles grains ne durent pas longtemps, sans quoi notre toile, déjà presque en lambeaux et réduite aux plus petites dimensions possibles, s’envolerait bientôt.
La côte, qui ne nous abrite que par intervalles, est d’aspect assez sinistre ; les falaises ont près de douze cents pieds d’élévation, et leurs sommets ainsi que les montagnes qui les dominent sont couverts de neiges récemment tombées. La tourmente les roule par-dessus les crêtes et les précipite sur nous en lourds tourbillons. Ce doit être un beau spectacle... de loin. L'hiver sera précoce. En 1853, ces mêmes hauteurs, deux semaines plus tard, n'avaient pas encore revêtu leur blanc manteau.
Dix heures du soir,
La terre est tout aussi éloignée, et nous avons à peine changé de place depuis midi. Impossible de voir une scène plus magnifiquement terrible que celle qui se déploie autour de nous. — La tempête se rue sur nous avec la même colère ; les blancs talus du cap Alexandre s’éclairent d'une lueur sinistre et se découpent sur le nuage sombre qui couvre le ciel du Nord; au-dessus des falaises roulent