CHAPITRE VIL
el bondissent des flots immenses de neige amonvelée ; les tourbillons la balayent des cimes des rochers et la font tournoyer follement dans les airs: chaque ravin, chaque gorge en verse à l'Océan des torrents épais qui, dans leur chute tumultueuse, ressemblent à l’embrun d’une cataracte gigantesque; çà et là, à travers la changeante nuée, les rochers noirs protilent un instant leurs arêtes aiguës pour disparaitre aussitôt ; le glacier qui descend vers la baie est recouvert d'un éblouissant manteau dont les plis ondoient au souffle de la tempéte ; le soleil descend lentement derrière l'horizon ténébreux. Mais c’est la mer surtout qui est étrangement sauvage et d’une sinistre splendeur ! Autour du cap, elle ne forme plus qu'une vaste étendue d'écume blanchissante ; l’eau, fouettée par l'ouragan, rejaillit en gerbes immenses et retombe avec bruit sur les hauts sommets des icebergs. Mon crayon et ma plume sont également impuissants à décrire ces masses d'écume bouillonnant, palpitant sur la mer, se relevant ou s’abaissant au gré de la tourmente et se dressant contre le ciel noir, où les nuages, échevelés et terribles, s'élancent à travers l’espace, sur les ailes de la tempête hurlante. La terre et la mer mugissent sourdement; l'air retentit de cris horribles, de plaintes désolées comme cette infernale clameur qui, dans le second cercle des damnés, fit palir le poéte de Florence, et les nuées de neige et de vapeurs, poussées par les rafales furieuses, montent et descendent et s’entre-choquent avec rage, « balayées par le formidable ouragan, » comme les pales troupeaux d’ombres que la sentence du juge des enfers précipite dans le noir Tartare.
Quel contraste entre le froid, l'horreur, le fracas du dehors’et la. douce chaleur, le calme qui règne autour de moi! J'écris dans la chambre des ofliciers; le poële est chauffé au rouge, la bouilloire chante sa familière chanson. Jensen lit, et Mac Cormick, harassé de fatigue et d'anxiéte, dort profondément ; Radcliffe et Knorr lui tiennent compa-
gnie. Le cuisinier nous apporte le café en chancelant; je vais prendre du cœur en en buvant une tasse, puis j'irai relever Dodge, qui fait le quart, et l’enverrai à son tour jouir d’un peu de repos.
Le pauvre cuisinier a eu bien du mal à arriver jusqu'à la cabine, sur les ponts glissants.
« Je suis tombé plus d'une fois; mais le commandant voit que je n’ai pas renversé le café. Ah! il est fort, il est bon, il est chaud! D’un coup, il descendra jusqu'au fond de vos bottes 1
— Mauvaise nuit sur le pont, maitre coq!
— Oh! c'est affreux, monsieur. Je n'avais jamais vu si rude souffle de vent, et je navigue depuis quelque quarante ans! Et il fait si froid, si froid! la cuisine est pleine de glace, et l'eau a gelé sur mon fourneau!
— Tenez, cuisinier, voici une jaquette de laine bien épaisse, un vrai Guernsey; cela vous garantira du froid.
— Merci, monsieur, » et il part avec sa conquête, mais encouragé par cette réception, il s'arrête au pied de l’escalier. « Le commandant serait-il assez bon pour me dire où nous sommes? Ces messieurs se gaussent de moi.
— Certainement, maitre coq. La terre que vous voyez du pont est le Groënland. Ce grand cap est le cap Alexandre; au delà se trouve le détroit de Smith, et nous ne sommes qu'à quinze cents kilomètres du pôle Nord.
— Le pôle Nord! qu'est-ce que c’est que ça! »
Je le lui expliquai de mon mieux.
« Merci, monsieur, mais pourquoi y allons-nous? pour la pêche ?
— Non, mon ami, pour la science.
— Oh! voilà donc! Et ils me disent que c’est pour la pêche. Merci, monsieur! » et replaçant son bonnet crasseux sur sa téte chauve, qui n’en est pas beaucoup plus savante après ma réponse, il rentre en trébuchant par l’échelle du dôme en pleine tempête. Quelques loustics du