‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 47 sur 253 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

bâtiment, nous le sentions s'élever doucement au-dessus de la surface de la mer. Je craignais maintenant qu'il ne finit par se coucher sur le côté, ou que les masses qui se dressaient au-dessus de notre accastillage ne vinssent à s'écrouler, et, retombant sur le pont, ne nous ensevelissent sous leurs décombres.

Huit mortelles heures se passèrent dans ces angoisses.

A la fin, un changement de marée et de vent mit fin à l'horrible position ; le monstrueux radeau qui encombrait le détroit dériva vers l'ouest; le changement de scène, quoique moins terrible, était magique encore; nous recommencions à espérer. Quelques petites flaques d’eau se formaient près de nous sur le champ de glace; peu à peu le mouvement s’étendit jusqu'aux blocs qui nous emprisonnaient d'une si terrible manière; mais dès que la pression diminua autour de nous, les débris qui soutenaient l’avant de la goéletle furent précipités à la mer, la proue bascula à sa suite pendant que l'arrière se dressait dans les airs. Nous restames immobiles pendant quelques minutes, puis le grave péril auquel nous avions été exposés, vint nous menacer encore ; un vaste champ de glace heurta le bord extérieur de celui qui nous retenait, se rapprocha peu à peu, et de nouveau la goëlette fut remise à {a gêne. Par bonheur cette terrible torture ne dura pas longtemps, l'ennemi s'éloigna en tournant sur lui-même; la pression cessant instantanément, le navire retomba dans l’eau en oscillant d'avant en arrière et de droite à gauche, et fut longtemps agité d'un roulis formidable pendant que la glace, cherchant à retrouver son équilibre, plongeait avec bruit dans la mer et se vautrait près de nous avec une sauvage énergie.

Délivrés enfin du péril le plus immédiat, nous fimes tout notre possible pour nous dégager au plus vite des débris de cet affreux champ de bataille; notre premier soin fut d'examiner sommairement les avaries du bâtiment : la cale se remplissait d'eau à vue d'œil, le gouvernail était

fendu, il avait deux aiguillots cassés; l’étambot était enlevé et des morceaux de l’étrave et de la quille flottaient le long du bord; suivant toutes les probabilités, nous étions en voie de sombrer; notre premier devoir était de recourir aux pompes.

Nous restames plusieurs heures au milieu des glaces, iorturés par le doute et l'incertitude; nous ne pouvions manœuvrer qu'avec les plus grandes précautions; l'état déplorable du schooner exigeait des ménagements infinis ; il n'aurait pu supporter de nouveaux chocs. Impossible d'aller en avant à cause de la banquise ; il était absolument nécessaire de nous diriger vers le rivage et d’y chercher un abri. Le gouvernail était hors de service, et nous fimes obligés de nous diriger à l’aide d’un long espars godillant à l'arrière. |

Le vent soufflait de plus en plus de l’est et dispersait les glaces autour de nous; quoique par moments nous fussions tout à fait bloqués et même une fois étroitement pincés, nous parvinmes, en profitant des occasions et des moindres fissures, à nous glisser en dehors de la banquise, et après vingt heures d’anxiété, nous arrivions dans une mer relativement ouverte; nous mimes le cap sur la baie de Hartstène, où nous pümes trouver un assez bon mouillage.

Les avaries du schooner étaient moindres que nous ne l’avions d’abord pensé; un examen soigneux nous prouva qu'aucun couple n'avait cassé et que les coutures s'étaient presque refermées. Une fois assurés que nous ne courions plus risque de sombrer, je ne gardai que les hommes nécessaires à la manœuvre des pompes, et j'envoyai tous les autres se livrer à un repos dont ils avaient si grand besoin; nous étions tous brisés de fatigue. :

Le lendemain, on procéda à une inspection encore plus minutieuse; la coque du bâtiment ne nous paraissait plus de force à se mesurer avec les glaces, mais en nous rési-

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