CHAPITRE VII
gnant à vider la cale pendant une heure sur quatre, elle pouvait encore tenir la mer.
Nous nous hatames de faire toutes les réparations possibles; il aurait fallu mettre le navire à sec, mais nous n'y pouvions songer dans l’état actuel des glaces et de la température; le gouvernail ne tenait plus que par un aiguillot, et défiait toutes les réparations possibles.
Pendant que Mac Cormick pansait de son mieux les blessures du pauvre schooner, je me rendis sur la baleinière à Vile Littleton pour voir ce que la glace était devenue depuis notre passage. Il nous fut assez difficile d’atteindre notre destination par le peu de brise qu'il faisait; mais, . une fois à terre, je vis avec plaisir qu’un assez vaste espace d’eau libre se montrait le long de la côte jusqu'au cap Hatherton; à l’ouest et au nord-ouest la banquise paraissait encore plus épaisse qu'auparavant. Recommencer les vaines tentatives des derniers jours eut été une folie insigne, même avec un bon vent et un navire solide : il nous fallait renoncer à cette seule chance de parvenir aux rivages de l’ouest.
Nous fumes assez surpris de trouver un renne profondement endormi sur un lit de glace; la carabine de Dodge priva l’ile désolée de son unique habitant, qui alla peupler notre garde-manger. Jensen et Hans, de leur côté étant descendus à terre, rencontrèrent une douzaine de ces animaux; ils en tuèrent deux avant que le troupeau alarmé edt pu gagner la montagne.
Le vent ne se levait pas, mais nous n'avions pas le loisir de l’attendre, et le lendemain nous repartions de nouveau: cependant tous mes efforts pour doubler l'ile Littleton furent vains; la glace s’était amassée sur ce point. L’air était trés-calme, circonstance des plus alarmantes puisque la température descendail au-dessous de — 10°C. et que nous étions en grand danger d’être subitement gelés en pleine mer; une tempête de neige vint encore ajouter à ce
péril, mais nous continuämes toujours notre hasardeuse et glaciale besogne; il fallait nous touer à l’aide du cabestan et du guindeau avec des lignes à baleine et des aussiéres ; nous perdions souvent le peu d'avance que nous avions gagné à grand’peine, et souvent nous étions rudement pressés entre les glaçons et nous finimes par nous trouver de nouveau tout à fait bloqués; la glace nouvelle se formait rapidement, et je dus m’avouer que la saison de la navigation était close. Rester vingt-quatre heures de plus dans la banquise, c'était m’emprisonner volontairement pour tout l'hiver; aussi après deux jours de fatigues et de travaux inutiles, je me décidai à retourner en arrière; déjà la retraite était fort périlleuse, mais dans ces mers polaires on apprend le courage et la patience. Le succès couronna nos efforts, et par une brise favorable nous rentrions dans la baie de Hartstène; je fis mettre le cap sur un petit groupe @iles déchiquetées qui en barrent le fond, et nous faufilant à travers une des passes qui les séparent, nous nous trouvämes dans jine jolie petite anse où l’on jeta l'ancre.
Le jour suivant, je fis haler le navire encore plus près du rivage et je l’amarrai aux rochers.
L’équipage avait manœuvré avec un zèle mêlé d’anxieuse incertitude, et lorsque j’annoncai mon projet d'hiverner dans ce lieu, mes gens accueillirent cette communication avec la plus grande joie. Ils avaient cruellement souffert, et un long repos leur était indispensable; ils voyaient depuis plusieurs jours, et je l'avais lu sur leurs visages avant de vouloir me l'avouer, qu'il était décidément trop tard pour cette année; mais certes, si nous eussions encore eu le moindre espoir de réussir à traverser le détroit, ma vaillante petite troupe m'aurait suivi dans ces nouvelles luttes avec son énergie et sa gaieté accoutumées. J'aime à le dire hautement, pendant ces longues heures de périls et de peines, ils n'ont jamais tremblé en face du danger;