CHAPITRE VIII
caché, selon la méthode esquimaude, la chair d’une vingtaine de ces animaux, sans compter tous ceux qu'il expédiait à bord; moi-même j'en tuai trois dans une heure. Toutes ces provisions n'étaient pas de trop, et nos chiens y faisaient de terribles brèches. Nous conformant à l'usage indigène, nous ne leur donnions à manger que tous les deux jours, mais les privations et les fatigues du voyage avaient sans doute accru leur voracité naturelle, et il ne leur fallait pas moins d'un renne à chaque repas.
Mon journal revient sans cesse, avec une impatience croissante, sur le vent du nord-est, qui nous harassait outre mesure pendant cette période. Enfin, je pus remplacer par d’autres majuscules les deux malheureuses initiales N. E. que je ne me lassais d'inscrire uniformément dans mon livre de loch; mais ce fut, hélas! le seul avantage de notre changement de situation. Une forte brise du côté opposé du rumb fit éclater la glace nouvelle qui s'était formée autour de nous et jeta le schooner à demi fracassé sur la côte rocheuse; position éminemment désagréable et dont nous ne pümes sortir sans beaucoup d'efforts et de fatigues.
Mais ces débuts de notre hivernage ne doivent pas me faire oublier notre astronome et son petit corps d'arinée. Entre l'officier de service et M. Sonntag s'était établie une lutte incessante d'intérêts rivaux : tandis que l’un s’évertuait à mettre le bord sur un bon pied et à faire bien garnir le garde-manger, l'autre tâchait de lui subtiliser le plus d'hommes possible pour aider à ses préparatifs ; et je dois avouer que nos matelots accouraient avec plus d’entrain à la voix du suivant d’Epicure qu'à celle du disciple de Copernic. Un appel à l’autorité supérieure décidait la question en faveur de la besogne la plus urgente, et en tenant la balance aussi équitable que faire se pouvait, entre les nécessités de la vie matérielle et celles des labeurs scientifiques, nous parvinmes, tant que le jour dura, à poser avec
succès les bases d'observations trés-délicales , aussi bien qu'à assurer la santé et le bien-être de l'équipage.
Dés que la glace fut assez forte pour nous porter, nous procédames à l'examen et au sondage de notre baie; pendant ce temps, on construisait un joli petit observatoire sur la terrasse inférieure, tout pres de nos magasins. C’était une charpente de huit pieds en carré et de sept en hauteur, tendue de grosse toile recouverte de neige et doublée à l’intérieur de peaux d’ours et de rennes. Nous y installames notre beau pendule, et Sonntag et Radcliffe passèrent un mois presque entier à en compter les vibrations : il marchait admirablement. On le remplaça, plus tard, par Je magnétométre, monté sur un piédestal aussi simple qu’ingénieux. Deux. barriques défoncées furent posées bout à bout sur le roc solide, et le cylindre ainsi formé ayant été rempli de... feves, seules provisions que la gelée eût encore respectées, on y versa de l’eau en quantité suffisante, et par — 24° 1 C., nous eùmes une élégante colonne, parfaitement solide et qui nous servit pendant tout l'hiver, le feu étant rigoureusement exclu de ce sanctuaire de la science".
La plupart de nos thermomètres, ceux à alcool surtout, furent installés sous un abri commode, élevé près de l’observatoire : on les examinait heure par heure, à un jour donné de la semaine, et trois fois par jour dans l'intervalle; un autre thermomètre était fixé à un poteau audessus de la glace; on en relevait la température toutes les deux heures. M. Dodge se chargea de mesurer régu-
1. C'est ici le lieu de rappeler que toutes les observations auxquelles donnèrent lieu le pendule, le magnétisme et autres branches de la physique du globe, furent à mon retour adressées à l'institution Smithsonienne à Washington et soumises au contrôle de M. Charles Schott, ingénieur hydrographe des Etats-Unis, à qui je suis redevable de la plus active et de la plus utile coopération, tant pour élaborer et discuter mes matériaux, que pour préparer leur publication dans les Contributions Smithsoniennes, recueil auquel je dois renvoyer le lecteur. (H.)