CHAPITRE IX
ralentirent un peu sa course effrénée; puis sautant à terre, je saisis les montants et enrayai le traineau ; les pointes des patins s’enfoncèrent profondément dans la neige. Les fuyards étaient désormais solidement ancrés; une application vigoureuse du nerf de phoque les convainquit bientôt des avantages de l’obéissance, et lorsque, après avoir retourné le traineau, je donnai le signal du départ, ils se mirent à trotter de l'air le plus humblement soumis, faisant face au vent sans mot dire, et sans broncher. Ils se rappelleront cette leçon, et je ne l'oublierai pas non plus.
Mais je reviens à mon voyage au fiord : ayant atteint rapidement le fond du golfe, nous etimes ensuite à franchir, non sans quelque difficulté, les crevasses formées par la marée, puis un haut rempart de glaces. Devant nous se trouvait une large el pittoresque vallée enclavée dans de hauts rochers et terminée par un glacier; au centre de l’espace qui nous séparait de ce dernier s'étendait un petit lac de deux kilomètres de‘ longueur, alimenté par le glacier et les neiges fondues que lui versent en été les collines environnantes. Il s'écoule dans la mer par une gorge escarpée et étroite portant des traces évidentes du fort courant qui y débouche dans la saison du dégel. Les bords en sont couverts en certains endroits de couches de tourbe (lits de mousses desséchées et durcies): voilà un supplément bien venu pour notre provision de chauffage ; nous en avons emporté un spécimen qui brüle parfaitement avec l'addition d'un peu de graisse.
D'après le désir de Sonntag, cette jolie nappe d'eau recevra le nom de lac Alida; et la vallée porte celui de Chester, en souvenir d'un endroit bien cher que j'espère revoir ; elle a trois kilométres et demi de long sur prés de deux de large, et ca et la, partout où le vent a balayé la neige, un gazon fin et serré attire des bandes de rennes. Plusieurs de leurs troupeaux, comptant en tout une cen-
laine de têtes, paissaient l'herbe desséchée de l'été, et oubliant un moment le but de mon excursion, je ne pus résister à l'envie d'essayer ma carabine. Jensen et moi tuames chacun deux énormes mâles.
Le glacier, découvert d'abord par le docteur Kane, en 1855, fut visité plus tard par son frère, aide-chirurgien dans l'expédition envoyée à notre recherche, par les États-Unis, sous les ordres du capitaine Hartstène, et recut du premier le nom de « Glacier de mon frère John; » l'équipage se contente de Frère John tout court; nous l’avions fréquemment vu de la baie et du sommet des collines, mais c'est la premiére fois que nous en approchions. — Nous sommes revenus chez nous juste à l'heure du diner, trèsfatigués et transis. Le thermomètre avait baissé et la bise soufflait d'autant plus aigre.
Pendant mon absence, Mac Cormick et ses hommes ont mis nos embarcations en streté; une d’elles, jetée sur les rochers par la violence de la tempête, avait le flanc complétement défoncé; ils l'ont réparée ainsi que son gouvernail. Hans et Pierre ont préparé des piéges à renards et chassé aux lapins.
Les renards blancs el bleus foisonnent, à ce qu'il parait, sur tout ce littoral; il en est de mème des lapins, je devrais dire des liévres; ces derniers animaux sont trèsgros et couverts d’une longue et épaisse fourrure d'un blanc pur; on en a pris un aujourd’hui qui pesait huit livres.
17 octobre.
Mac Cormick, chaudronnier en chef, raccommodeur général, l'adresse et l’industrie incarnées, vient de me fabriquer une chaine d'arpenteur avec quelques tringles de fer; au moyen de cette chaine et du théodolite, il a mesuré la baie et le port, aidé de Sonntag, Dodge, Radcliffe et Starr, et malgré l'abaissement de la temperature, la gaieté de