CHAPITRE IX
même, et n'attend pas plus l'assistance du voisin qu'il ne pense à lui offrir la sienne.
Ce n’est pas par charité que l’Esquimau ne refuse aux nécessiteux ni l'abri ni la nourriture; ce n’est pas par bonté d'âme que le chasseur ne repousse pas l’homme fatigué qui s’est hissé sur son traineau pour arriver plus vite à la hutte éloignée. Non, il le laissera glisser dans la neige, voire même il y aidera sournoisement si l'occasion s’en présente, et l’abandonnant loin de tout secours, il continuera sa route avec la plus grande insouciance, sans donner une pensée à son hôte de quelques heures.
Lorsqu'il change de séjour, la famille étrangère qui a cherché sa protection n'est pas invitée à l'accompagner : si elle peut le suivre, tant mieux pour elle; il ne la chassera pas : l’idiome du pays n’a pas même de mot pour exprimer un te] acte; mais si ces pauvres diables n'ont pas la force de faire le voyage, ii les laisse à leur malheureux sort avec le même calme qu'il abandonne le vieux chien usé par la chasse et le traineau.
Parmi eux, on ne trouve ni mendiant, ni emprunteur, ni voleur. Ils ne donnent jamais, mais aussi ils ne se dépouillent point entre eux. — A l'égard de l’homme blanc, c'est tout autre chose, et ils ne se font aucun scrupule de lui filouter tout ce qu'ils peuvent atteindre.
Impossible d'imaginer des êtres d’une sensibilité plus obtuse que ces sauvages; mes chiens montrent plus de sympathie les uns pour les autres; ils courent ensemble le même gibier, et s'ils se mordent souvent, ils redeviennent amis aussitôt que leurs dents ont vidé la querelle.... Ces gens-ci ne se battent jamais : un rival les inquiète, un vieillard décrépit leur est à charge, une femme est soupconnée de sorcellerie, un paresseux n’a pas de chiens et vit aux dépens des autres... On vous les harponne en secret, et tout est dit. — Ils se défont même de leurs propres enfants lorsque ceux-ci sont trop nombreux, ou sont affectés
de quelque infirmité qui les rendrait incapables de se suflire, — mais ils n'ont pas l'idée d'en venir ouvertement aux mains avec leurs ennemis. Telles sont du moins les habitudes des tribus qui n'ont pas encore été relevées d’un degré ou deux par l'influence de la civilisation chrétienne et sur lesquelles n'ont pas été greffées les coutumes guerrières des descendants des vieux rois de mer qui, du neuvième au quatorzième siècle, vécurent et bataillèrent dans le sud du Groënland.
Avec de tels penchants, ils ne peuvent voir d'un œil favorable le bonheur d'autrui: et les sentiments envieux de Hans contre Peter, mon favori, s'expliquent tout naturellement. Du reste, quand je ne donnerais à celui-ci que le strict nécessaire pour couvrir sa nudité, quand j'octroierais à Hans tout ce qu'il y a de mieux dans le navire, et même des choses parfaitement inutiles à un Esquimau, sa jalousie et son avidité ne seraient pas satisfaites; la bienveillance que je témoigne à son rival lui est surtout odieuse : il y voit à juste titre la promesse de nouveaux dons.
De plus, Hans a un ménage à lui, et fier de posséder un échantillon de la moitié féminine de l'humanité, il peut se croire beaucoup au-dessus de ses trois compagnons. Il a planté sa tente sous le toit qui abrite le pont, et à demi enseveli sous des peaux de rennes avec sa femme et son rejeton, il y mène tout à fait la vie de ses congénères. Mme Hans, Merkut de son vrai nom, est une petite boulotte pas trop mal chiffonnée pour une Esquimaude; elle est, certainement, non pas la plus jolie, mais la moins laide de toutes les femmes de race pure que j'ai pu voir; son teint est même assez clair pour qu'une nuance vermeille soit visible sur ses joues, lorsqu'on réussit à lui faire enlever avec de l'eau de savon l’épaisse couche de suie huileuse qui les recouvre ordinairement; mais une telle débauche de propreté ne se fait pas tous les jours, et quant à la soumettre de nouveau à une lessive semblable à celle