‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 64 sur 253 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

que les matelots lui infligerent près du cap York, il est impossible d'y songer.

Pingasick, le joli mignon, agé d'environ dix mois, est aussi présentable que n'importe quel bambin dont le corps n'a jamais fait connaissance avec l'eau. Il court aussi naturellement vers le froid que les petits canetons vers la mare, et tous les jours se traine à quatre pattes hors de la tente paternelle pour roulé sur le pont son petit corps libre de tout vêtement; sa mère, très-indifférente au froid et à ce que notre monde civilisé et nos phrases de convention appellent modestie féminine, n'hésite pas à paraitre dans un costume aussi primitif, du reste, la température du navire descend rarement au-dessous du point de congélation.

Mes deux autres Esquimaux, Marcus el Jacob, logent avec cette aimable famille. C'est une paire de garnements assez comiques et très-différents de Hans et de Peter. Marcus ne veut pas travailler et Jacob ne le peut pas, étant, comme Hamlet, prince de Danemark, devenu « gros et court d’haleine». Leur titre de chasseur est une sinécure. Nous avons essayé de les utiliser de toutes les manières possibles et nous avons reconnu. d'un commun accord, qu'ils ne sont bons qu’à amuser l'équipage et à dépecer le gibier, et du moins ils s’acquittent fort bien de cette dernière besogne. y trouvant l’occasion de festoyer sans fin, ni trêve; je n'ai

jamais vu homme ou béte qui en cela put rivaliser avec

maitre Jacob. La quantité de chair qu'il engloutit est vraiment fabuleuse; cuite ou crue, tout y passe. — «Il se mangerait en trois repas », — déclare le cuisinier avec une indignation qui frise l’exagération. Le maitre d'hôtel pense le blesser beaucoup en lui décochant une citation de Shakespeare: il l'appelle un sauvage « à l'estomac sans bornes ». Les matelots le menacent d’une prochaine ressemblance avec les animaux dont il se repait si gloutonnement : une paire d'andouillers va s'élever sur son front; des poils de

lapin vont couvrir sa peau distendue; des plumes d'oi- Seau pousseront sur son dos; ses bras et ses jambes vont s‘aplatir en forme de nageoires; déjà ses dents s’allongent en défenses; on aura un beau baril d'huile avant le printemps, etc. I] écoute tout sans mot dire, mais de temps à autre il lance à ses tourmenteurs une ceillade maligne: il se réserve probablement quelque petite vengeance.

En voilà assez sur mes sifets esquimaux. J'aime mieux parler du glacier auquel je suis allé faire une nouvelle visite le 21 octobre. Je n’ai pas perdu ma journée. Hans conduisait Sonntag, et, comme à l'ordinaire, Jensen me servait de cocher ; nous emmenions Carl et Pierre pour nous aider là-haut, et, bien que chaque traineau portat trois personnes et les instruments nécessaires à nos travaux projetés, nous arrivions en quarante minutes au pied du Frère John.

Un service journalier et un léger retranchement dans la provende quotidienne avaient fait merveille sur mes attelages; presque aussi ardents à la course, ils étaient un peu moins difficiles à tenir en main.

Jamais éleveur de chevaux ne prit plus de plaisir à surveiller ses écuries, que je n'en trouve à m'occuper de mes chenils. Nos coursiers, il faut bien le dire, ne sont pas somptueusement logés, leurs chenils ne consistant qu'en murailles de neige durcie, élevées à côté du navire ; mais ils n'y veulent entrer que lorsque la température est trèsbasse et la bise encore plus incommode que d'habitude; ils préfèrent la plaine glacée, où ils dorment pelotonnés ensemble comme des vers dans un fromage, et presque ensevelis sous la neige amoncelée par le vent.

Ce sont de singuliers animaux, vraiment dignes d'étude. Comme d’autres communautés en quête d’un bon gouverment, ils se divisent en chefs et en sujets, en gouvernants et en gouvernés. Ces derniers ont les droits qu'ils peuvent happer, et les gouvernants leur en laissent prendre le moins

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