‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 65 sur 253 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

possible, afin de se garantir de toute rébellion et s'assurer une existence paisible. Bref une communauté de chiens n'a pas d'autre base que les principes autoritaires les plus genéralement reconnus parmi les hommes. Voyez plutôt : mes meutes subissent le controle d’une grosse brute hargneuse, armée de formidables dents et revêtue d’un uniforme d’un rouge sale avec parements couleur tabac. Ousisoak, c'est le nom du monarque, est doué d'une force énorme, et chacun de ses mouvements prouve qu’il en a pleine conscience; en un clin d'œil il se fait obéir des plus hardis de la bande, et semble posséder la faculté d’annihiler instantanément toute conspiration, cabale ou mauvais dessein contre son pesant pouvoir. Ses sujets le détestent, mais malheur à eux s'ils essayaient de se révolter! la vengeance tomberait sans fin ni trêve sur leurs têtes coupables. Seul, un énorme chien, au pelage noir, au collier blanc, Karsuk, ainsi nommé à cause de sa couleur, ose parfois se mesurer avec le tyran, mais, moins alerte et moins intelligent, il sort toujours vaincu de ces longs duels, et ses infortunés partisans sont punis l’un après l'autre par l’'impitoyable habit rouge. Sous les harnais Ousisoak prend la gauche du traineau, Karsuk se place à la droite.

ll y a un autre puissant animal, qui répond au nom d'Érèbe et gouverne l’attelage de Sonntag comme Ousisoak gouverne le mien. 1] ne craint pas Karsuk, mais n’a jamais maille à partir avec mon chef de meute, sans grands dommages pour sa peau et celle de ses compagnons. Ces luttes se renouvellent souvent, et Ousisoak combat de toute la force de ses puissantes mâchoires pour se maintenir au pouvoir; tout cela à mon avantage, car si, par malheur, il était un jour vaincu par ses rivaux, il s’exilerait des lieux témoins de sa honte, pour mourir bientôt de fainéantise et de douleur. Et que d’anarchie alors! Combien de sanglantes querelles entre Érèbe et Karsuk avant que l’un des

compétiteurs soit contraint de reconnaitre la supériorité de l'autre!

Ousisoak a,.du reste, de ces faiblesses qui ne déparent pas la grandeur; il est sentimental, et s'est choisi une compagne qui partage la splendeur de son règne, le console de ses chagrins et lèche ses blessures quand il revient tout sanglant de ses glorieux tournois. Arkadik, sa bienaimée, son idole, se place toujours à ses côtés; elle court près de lui dans l’attelage et combat à sa suite avec plus d’acharnement que ses autres soldats. En retour, elle fait à peu près tout ce qu'elle veut, elle enlève de la bouche auguste de son époux l'os qu’il est en train de dévorer, et il le lui abandonne avec une grimace des plus comiques; souvent, très-affamé lui-même, il trotte après elle, et lorsqu'il pense qu’elle a suffisamment pris sa part du festin, il fait entendre un grognement sourd ; elle laisse alors tomber le morceau sans murmure. Quand on leur jette leur pitance et que le vieux monarque se trouve de méchante humeur, il pose sur le morceau de renne ses pattes antérieures et le dévore à belles dents, tout en grondant comme un loup : les autres chiens n'osent approcher jusqu'à ce que Sa Majesté soit rassasiée; la reine Arkadik elle-même ne se ha- ‘ sarderait pas à aborder de face son époux, mais elle se glisse à côté de lui, faufile son museau entre ses pattes de devant et prend ainsi « sa part de royauté ».

J'aurai sans doute l’occasion de revenir plus tard à mes chiens; la soirée s'avance, et je dois dire quelques mots du glacier de mon Frère John.

La partie de ce glacier qui regarde la vallée forme un mur légèrement convexe d'environ deux kilometres de large sur trente-trois metres de haut. Comme les icebergs, il présente une surface très-irrégulière, fracturée en tous sens et dégradée sur de longues lignes verticales par les eaux qui en découlent en été; les mêmes traces, mais beaucoup moins marquées, se montraient horizontalement en

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