CHAPITRE XIII
soleil, et une méthode absolue nous gouverne maintenant. Quel bonheur de déposer pour tout l'hiver la grave responsabilité qui pesait sur moi! Une brave petite pendule est notre unique souveraine, et à son commandement la cloche du bord nous dicte nos devoirs par le nombre de ses coups.
On se lève à sept heures et demie, pour déjeuner une heure après ; la collation est servie à une heure, et le diner à six. A onze heures les lampes s’éteignent et chacun va se coucher. Seuls, les veilleurs se promènent sur le pont, et le commandant rédige son journal. Après diner je fais un whist avec les officiers ou je reste chez moi à jouer aux échecs avec Sonntag et Knorr. Tous nos jours se suivent et se ressemblent. Radcliffe me remet le soir le tableau des observations atmosphériques, et ce tableau lui-même est presque aussi monotone dans son contenu que dans le cérémonial de la présentation. Mac Cormick, à son tour, me rend un compte exact de ce qui se passe à bord ; mais il est bien rare que quelque fait saillant vienne interrompre l'uniformité de sa prose. Je passe une partie de la nuit a inscrire force notes sur mon volumineux journal, et j'avoue qu’à part les relevés du magnétomètre , des barométres et des thermomètres, du marégraphe et de l'épaisseur des glaces, on pourrait en supprimer beaucoup sans inconvénients graves. Les « nouvelles » sont assez clair-semées et je les accompagne d’un signe marginal pour y revenir de temps en temps, comme on fait dans sa mémoire pour un événement heureux.
Après le déjeuner, Dodge procède à l'appel, et sous ses ordres les hommes balayent les ponts, nettoient et garnissent les lampes, pendant qu’une petite escouade se rend à l'iceberg pour chercher la ration quotidienne de la . fondeuse. Le trou à feu est débarrassé de la glace, les chiens reçoivent leur pitance, on distribue le charbon, on ouvre la cambuse et le maitre d'hôtel choisit ce qui est
nécessaire pour la cuisine; longtemps avant la collation, tout le travail obligatoire est terminé; chacun est libre alors, mais j'ai établi, comme règle indiscutable, que deux heures de travail doivent être suivies de deux heures de promenade au moins.
Je donne moi-même l'exemple, et tous les jours que je ne me fais pas conduire en traîneau autour de la baie, je grimpe sur ‘les collines ou me hasarde au loin sur les glaces. J'emporte parfois ma carabine dans le vain espoir de tuer un renne, voire même un ours, mais le plus souvent je pars sans autre compagnon que Général, tout jeune terre-neuve qui partage ma cabine depuis notre départ et s'y est toujours adjugé la moins mauvaise place. Nous sommes les meilleurs amis du monde; il connait parfaitement l'heure de ma promenade accoutumée et flaire alors la porte avec une vive impatience; son bonheur est complet quand il me voit prendre mon bonnet et mes gants fourrés. Le plus aimable des camarades, il ne me fatigue point de sots discours et n'a d'autre but que de me plaire et de s'amuser. Lorsqu'il est livré à de graves pensées, il marche derrière moi avec une imposante majesté: mais ses accès de dignité sont assez rares : il préfère courir, sauter, se rouler dans la neige en éparpillant les blancs flocons à droite et à gauche, ou mordiller en jouant mes gants épais et les basques de mon pardessus de fourrure. Ces jours derniers, il est tombé d'une écoutille et s'est cassé la jambe; un long repos lui est nécessaire et son absence est pour moi un véritable chagrin.
Autant que la discipline le permet, je tâche de conserver les usages de la patrie, et d'entretenir de mon mieux les bonnes relations sociales dans notre république. Je ne puis guère organiser de bals, et nous manquons des éléments les plus indispensables à une brillante soirée; mais en dépit de la fortune, nous essayons d'observer ces coutumes qui, dans le pays où sont nos souvenances,
Ours blancs ou polaires