‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 94 sur 253 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

J'ai le chagrin de dire que cette prophétie n'a que trop de chances de se vérifier : Général est bien malade. Couché dans ma cabine, les voix joyeuses qui célèbrent ses infortunes le réveillent de son sommeil, et s’il pouvait parler, il soupirerait avec le chat de Gray :

Hélas! un favori ne peut avoir d'amis!

Cependant, voici un autre couplet qu'il paraît écouter attentivement avec des larmes dans les yeux, comme s’il y demélait une preuve de sympathie :

Oh! jours de deuil et de pensers austères, Où Général, pleuré de tout venant,

Et sur trois pattes clopinant, Suit le sentier glacé qui conduit chez ses pères!

12 novembre.

La température est descendue à — 6° C., mais l'humidité ne cesse pas, et la neige qui couvre la plaine et le port est tout imbibée d'eau, problème assez difficile à résoudre puisqu'elle repose sur une couche de glace de trois pieds d'épaisseur et que le thermomètre n’est jamais remonte au-dessus du point de congélation.

En outre la neige continue à tomber, seulement elle est fort légère et très-régulièrement cristallisée ; elle forme un tapis de trente et quarante centimètres d'épaisseur.

13 novembre.

De pire en pire. Le thermomètre s’élève encore, et le toit qui recouvre notre pont, nous verse des ondées tropicales. La neige n’est plus qu’une pâte molle et visqueuse, et je suis toujours fort embarrassé pour expliquer cette circonstance; à deux pieds de profondeur, la glace est à — 6° C. A la surface de la neige le thermomètre marque — 5° et — 2° C. dans l’eau.

i90 LA MER LIBRE.

L'obscurité n'est pas encore tout à fait complete. A midi, aux dépens de ma vue, il est vrai, je puis lire dans un livre imprimé en caractères moyens.

14 novembre,

Le vent souffle du N. E. depuis vingt-quatre heures et cependant l'air extérieur est toujours fort supportable, bien qu'à dix heures ce soir le thermomètre soit descendu à — 16°C.

Tant que nous avions la brise de mer, je pouvais trouver quelque excuse a cette température exceptionnelle, mais aujourd'hui je renonce à deviner l'énigme : un vent chaud nous arrivant de la mer de glace, ce réservoir inépuisable des gelées groënlandaises, brouille toutes nos théories: mauvais tour que l'expérience joue souvent à de moins ignorants que moi.

Avec l’aide de Mac Cormick, mon ingénieux factotum, j'ai pu installer un nouveau marégraphe, et si cet instrument est aussi efficace que peu compliqué, nous aurons de bons relevés des marées de Port Foulke.

C'est un câble mince, dont une extrémité est attachée a une lourde pierre reposant sur le fond de la mer, l’autre remonte à travers le trou à feu, passe sur une poulie et retombe au niveau de l'eau où il est maintenu en équilibre par un poids de dix livres. La poulie est fixée à une rame soutenue par deux piliers de glace. A deux pieds au-dessous de cette rame se trouve une tige de fer placée de manière à être en étroit contact avec le câble. Celui-ci est divisé en pieds et en dixièmes de pied par de petits cordons noués solidement, et à la Jueur d'une lanterne sourde, on relève la hauteur de la marée à mesure que la corde monte au niveau de la tige. La seule difficulté est d'empêcher que le jeu de ce cable ne soit entravé par les glaces. A cette fin, jour et nuit, quatre fois par heure, on nettoie le trou à feu, opération doublement nécessaire, puisque cette ou-

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