CHAPITRE PREMIER
DE BOSTON A UPERNAVIK
Projet de rechercher la Mer libre du Nord. — Son utilité. — Obstacles et encouragements qu'il rencontre. — La goélette les Etats-Unis et son équipage. — Départ le 8 juillet 1860. — Installation. — Passage du Cercle polaire arctique. -- Magnificence d'une mer glaciale sous le soleil de minuit. — Prœyen. — Le kayak. — Maladie 'des chiens. — Upernavik, ses habitants et son cimetière. — P. Jensen. — Nouvelles recrues. — Festin troublé par la nécessité du départ.
A l'époque où, en qualité de chirurgien, je faisais partie de la seconde expédition que le regrettable docteur Kane, mort en 1857a la Havane, dirigeait de i853 à i855, aux frais du négociant Grinnell, pour essayer de retrouver, au milieu des régions arctiques, les traces de sir John Franklin (i), je conçus le dessein de renouveler et de pousser plus loin vers le pôle des recherches analogues.
(i) Le voyage du docteur Kane, publié en i856 à Philadelphie en 2 vol. 8«, n*a jamais été traduit complètement en français. Nous n*en connaissons que les fragments publiés par le regretté M. de Lanoye dans le Tour du Monde {1S60, 1, p.257 et suiv.) et dans rutile volume intitulé la mer polaire, — J. B.
MER UBRB DU PÔLB. K
Bien que, lors de mon retour en octobre i855, ce projet ne m'ait point paru encore exécutable, j'en ai toujours conservé et mûri la pensée. Je choisissais pour base de mes opérations, la Terre de Grinnell, que j'avais découverte dans le voyage dont je viens de rappeler le souvenir. J'en avais suivi les rivages jusqu'au 8o« degré de latitude septentrionale et j'étais persuadé qu'elle m'aiderait à parvenir au but que je voulais atteindre.
Comme plusieurs éminents géographes et naturalistes, j'étais convaincu que l'océan ne peut être gelé autour du pôle Nord ; qu'une vaste mer libre, dont l'étendue varie avec les saisons, se trouve encadrée dans la formidable ceinture de glaces qui a défié tant d'audacieux assauts, et je désirais accroître encore les preuves accumulées à cet égard, d'abord par les anciens havigateurs hollandais et anglais, plus tard par les voyages de Scoresby, de Wrangel et de Parry, et tout récemment par l'expédition du docteur Kane (i).
On le sait, le plus grand obstacle qu'ait à vaincre l'explorateur, curieux de résoudre cet important problème de la physique du globe, consiste dans la diflSculté de briser avec un navire Timmense barrière de glaces ou de la franchir en traîneau, de manière à conquérir enfin la seule preuve décisive. Mon précédent voyage m'avait amené à conclure que la voie du détroit de Smith offre le plus de chances de succès : j'espérais ouvrir une route à mon bâtiment jusqu'au 80* parallèle (2), puis, à l'aide des chiens indigènes, transporter sur la glace un canot, et enfin, si pareille
(i) Voir l'introduction et notre chap. viii. — J. B.
(2) Nos lecteurs savent qu'on appelle parallèles les petits cercles inventés pour numéroter les degrés de latitude, c'est-àdire ceux à Taide desquels on calcule la distance de l'équateur aux deux pôles. — J. B.
LA MKR LIBRE DU PdLE 3
fortane m'était réservée, le lancer dans la mer libre pour continuer ma roiUe vers le nord.
Les courants aériens et maritimes, la température de l'eau et de l'air, la pression atmosphérique et les marées, les variations de la pesanteur, de la direction et de l'intensité des forces magnétiques, l'aurore boréale, la formation et la marche des glaciers, et d'autres importants détails de la physique du globe, forment un ensemble de questions, encore un peu confuses, qui, selon moi, ne pouvaient être élucidées que si on les étudiait au milieu même des régions polaires. Des années de séjour et les labeurs incessants d'un certain nombre d'hommes spéciaux me semblaient pouvoir être utilement employés à ces observations.
Pressé par ces motifs, je m'adressai avec confiance eu monde savant et à mes concitoyens.
. La réponse, quoique très-satisfaisante à la fin, fut plus lente à venir que je ne l'avais d'abord espéré. Plusieurs circonstances concouraient à décourager le public, et la principale était l'idée, alors généralement répandue, que toute entreprise ayant le pôle Nord pour but devait nécessairement avorter, et n'amener d'autre résultat que le coupable sacrifice de vies utiles et précieuses.
Après plusieurs vaines tentatives, les influences favorables à mes projets commencèrent à prévaloir, et j'aime à le reconnaître, le concours de ces Associations scientifiques, dont les opinions font loi dans le monde, contribua surtout à donner l'impulsion à ce nlouvement.
C'est devant la Société américaine de géographie et de statistique que, pour la première fois, en décembre 1857, je développai mon plan d'exploration efles moyens que je comptais employer. C'est là que, pour la première fois aussi, j'éprouvai ce découragement auquel j'ai déjà fait allusion. Tous ceux qui s'intéres-
saient à mes desseins comprirent qu'il faHait, ayant de faire appel aux amis de la science, prouver au public que le voyage proposé était, non-seulement praticable, mais encore ne présentait pas, à beaucoup près, autant de dangers qu'on pouvait le craindre.
Je me vouai à cette tâche que bien des gens croyaient sans espoir ; mais j'avais vingt-cinq ans, et à cet âge on se décourage malaisément. Aidé des personnes favorables à mon entreprise, je fis annoncer que j'étais prêt à accepter l'invitation des sociétés littéraires ou des clubs qui organisaient des conférences pour l'hiver; — les lectures étaient alors fort en vogue, et chaque petite ville parlait de ses cours avec orgueil.
Les engagements affluèrent et toutes mes heures finirent par être employées. Les journaux littéraires et scientifiques, et même la presse quotidienne, toujours prompte à propager les idées libérales, me donnèrent leur appui cordial, si bien qu'au commencement du printemps de i858, nous eûmes la satisfaction de constater que plusieurs des erreurs populaires sur les dangers de l'expédition aux terres arctiques étaient déjà dissipées.
L'intérêt manifesté par les géographes européens fut à peine moindre que celui des associations scientifiques des États-Unis. L'éminent président de la Société géographique de Londres, sir Roderick Impey Murchison, en annonçant à ce corps distingué nos projets d'une nouvelle expédition aux régions polaires, exprima les vœux les plus ardents pour le succès de notre entreprise, et le savant M. de la Roquette, alors vice-président de la Société géographique de Paris, souscrivit immédiatement une somme importante comme témoignage de sa haute sympathie.
D'autres secours , d'autant plus appréciés qu'ils étaient spontanés et tout à fait inattendus, nous vin-
rent des loges maçonniques de New-York, de Boston et de Philadelphie.
En dépit des efforts incessants de tous et de l'intérêt presque universel que notre entreprise avait enfin éveillé, il ne nous fut pas possible de commencer nos préparatifs avant les premiers jours de juin 1860.
La mission de choisir et d'acheter un bâtiment, convenant à la fois au service qu'on en attendait et à l'état de nos finances , fut remplie avec une intelligence remarquable par l'énergique président du comité de Boston, M. Richard Baker. Lorsque j'arrivai à Boston, peu de jours après la conclusion du marché, je trouvai lé navire amarré au quai et encore encombré de la lourde cargaison qu'il rapportait des Antilles. C'était une goélette (i) tirant deux mètres quarante-trois centimètres d'eau et jaugeant cent trente-trois tonneaux. Solide et bien membrée, elle était cependant gracieuse. Nous nous hâtâmes de changer son nom dt Spring Hill en celui d' United StateSy nouveau baptême qui plus tard, à ma requête, fut confirmé par un acte du Congrès.
La saison s'avançait rapidement : déjà nous aurions dû être partis, et chaque jour de retard ajoutait à mon anxiété : je craignais de ne pouvoir plus franchir les glaces de la mer de Baffin, ni choisir un lieu d'hivernage avant que les banquises (2) eussent fermé tout accès.
Je fus assez heureux pour m'assurer rapidement le concours de mon ancien compagnon de la seconde
(i) La goélette a deux mâts inclinés vers Tarrière et portant deux grandes voiles quadrangulaires et installées sur cornes. On peut charger de 3o à 1 5o tonneaux, ce navire qui, parmi ceux qui font de longues traversées, est un des plus petits^ des plus rapides et des plus élégants. — J. B.
(2^ Zones de glaces, fixes ou en dérive, empêchant les abords des régions polaires* ^ F. de L.
expédition Grînnel, M. Auguste Sonntag, revenu en 1 8 59 du Mexique, où il dirigeait de savantes explorations qu'il m'avait proposé d'abandonner pour m'aider dans mes travaux préliminaires. Nommé à son retour directeur adjoint de l'observatoire Dudley, d'Albany, il sacrifia pour m'accompagner la position avantageuse qu'il venait d'obtenir.
Le choix fait, nous étions quinze :
D' J. J. Hayes, commandant;