‹ La mer libre du poleChapitre 23 sur 34 · L. J. Aug. Sonntag, astronome, comrâandant en second · texte numérisé non relu

L. J. Aug. Sonntag, astronome, comrâandant en second

S. J. Mac Cormick, officier de manœuvres;

Henri W. Dodge ;

Henri G. Radcliffe, aide^astronome ;

George F. Knorr, secrétaire ;

Collin G. Starr;

Gibson Carruthers, contre-maître et charpentier;

Francis L. Harris et Hervey Heywood, volontaires ;

John Mac Donald, Thomas Barnum, Charles Mac Cormick, William Miller, John Williams, matelots.

De tous mes compagnons, M. Sonntag était le seul réellement instruit.

Le départ étant fixé au 4 juillet, les amis de l'expédition furent convoqués par M. O. W. Peabody, secrétaire du comité de Boston, pour venir nous dire un dernier adieu. Malgré le temps brumeux et sombre, plusieurs centaines de personnes se rendirent à l'appel. Notre petite troupe était réunie pour la première fois, et^ quoiqu'un accident imprévu nous empêchât de lever l'ancre, nous fûmes aussi heureux qu'on peut Tétre, en écoutant les discours et les vœux que nous adressèrent le gouverneur de TÉtat, le maire de la ville, le président du collège d'Harvard, d'illustres hommes d'Etat^ des orateurs, des pasteurs études négociants de Boston, des savants de Cambridge. Enivrés

par rintérét enthousiaste que tous manifestaient en notre faveur, nous nous sentions préparés pour toutes les épreuves que nous gardait l'avenir.

Dans la soirée du 6 juillet 1860, la goélette les États-Unis détacha les amarres qui la fixaient au quai, et se tint prête à partir le jour suivant.

Le matin se leva clair et brillant. Une demi-heure avant moi, plusieurs amis vinrent à bord, pour nous accompagner jusqu'à l'entrée de la baie, et parmi eux se trouvaient Son Excellence le gouverneur de l'État et les représentants des Comités de Boston, de New-York et de Philadelphie. Une société nombreuse et sympathique couvrait le pont du grand et beau remorqueur le R, P. Fortes, qui, se plaçant près de nous et saisissant notre câble, nous remorqua hors de Tancrage. Sur le quai Long, une batterie, que le maire de la ville avait fait placer en notre honneur, nous salua au passage ; maints vivats d'adieu se succédaient à mesure que nous descendions la baie.

Le vent n'étant pas favorable, nous jetâmes l'ancre dans la rade, de Nantuket ; le remorqueur ramena à Boston la plupart de nos amis et je restai dans ma cabine à conférer une dernière fois avec les promoteurs de l'entreprise. Une liasse de papiers, remise alors entre mes mains, me rendit seul propriétaire du navire et de son armement. Le soleil se couchait pendant nos causeries, et comme le vent menaçait de soufHer de Test jusqu'au lendemain matin, je retournai, dans le yacht de M. Baker, à Boston, où je passai la fin de cette nuit.

M. Baker me reconduisit à ma goélette en compagnie d'amis décidés à ne nous quitter qu'après nous avoir vus en bon chemin ; notre escorte était complétée par les jolis yachts Stella et Hoipafd^ aux propriétaires desquels je suis heureux d'adresser ici de nouveaux remercîments.

La première aube nous envoyait ses lueurs grisâtres, quand la petite flottille leva ses ancres et fit voile vers la ville, pendant que, encore émus des derniers adieux de nos amis et poussés par un t^on vent, nous gagnions la pleine mer.

Avant le soir, les côtes avaient disparu, et j'étais de nouveau bercé par les vagues du grand Atlantique ; de. nouveau, je voyais le spleil disparaître sous la ligne des eaux, et je contemplais les nuages aux changeantes couleurs suspendus au-dessus de la terre, que je venais de quitter, jusqu'à ce que la dernière teinte d*or et de cramoisi se fût fondue dans le doux crépuscule. Me glissant alors dans mon humide et étroite cabine, je goûtai le premier repos profond et continu que j'eusse pris depuis plusieurs semaines. L'entreprise qui durant cinq ans avait absorbé toutes mes pensées, était maintenant en voie d'exécution. Appuyé sur la Providence et fort de mon énergie, j'avais foi dans l'avenir.

J'eus bientôt réglé ce qui concernait la discipline. Quant à notre goélette, les difficultés étaient infiniment plus compliquées : impossible de rendre notre habitation actuelle un peu confortable, impossible de mettre un ordre quelconque dans le chaos de son chargement. Nous étions déjà secoués par les flots de l'océan que notre pont offrait encore le spectacle du plus désespérant péle-méle : barils, caisses, planches, canots, colis de toutes sortes étaient cloués ou amarrés aux mâts et aux œuvres mortes ; tout était enccnnbré et il ne restait^ de l'avant à l'arrière^ qu'un anguleux sentier tracé dans l'entassement. Pour lieu de promenade, nous n'avions que la dunette, étroit espace de trois mètres soixante-cinq de long sur trois mètres de large, et où il nous avait fallu laisser maint objet dont la vraie place eût été à fond de cale : au-dessous des écoutilles, tout était bondé; pas un coin, pas un recoin, pas un trou qui ne fût rempli, et le désordre du

pont devait nécessairement durer jusqu'à ce qu'une lame complaisante vînt balayer tout ce bric-à-brac ; je dis complaisante, car nous n'aurions pas pu nous décider à rien jeter à la mer. Cependant nous étions tellement chargés que le pont, par le travers des passavants, ne s'élevait que de quarante-cinq centimètres audessus de l'eau, et qu'en se courbant sur le bastingage on pouvait toucher la mer. La cuisine occupait toute la place entre le panneau de l'avant et le grand mât ; l'eau, embarquant par-dessus les murailles, inondait les passavants ; le feu de la cuisine et l'ardeur du cuisinier s'éteignaient souvent à la fois, et je laisse à penser si la régularité de nos repas en était compromise.

Ma cabine, ménagée tout à l'arrière du rouf, s'élevait de soixante centimètres au-dessus du pont, et mesurait trois mètres sur un mètre quatre-vingt-deux. Deux œils-de-bœuf pendant le jour, et, la nuit, une lampe grinçant dans ses supports, éclairaient mon réduit d'une faible lueur ; de chaque côté, une soute servait de magasin pour les provisions et rechanges du navire. Le charpentier confectionna une couche étroite à mon usage, et lorsque je l'eus recouverte d'un magnifique tapis et entourée de brillants rideaux rouges, je fus ébloui du luxe qui allait être mon partage.

Devant ma cabine, un espace assez restreint était occupé par l'échelle du dôme, l'office du maître-d'hôtel, le tuyau de poêle, un baril de farine et la < chambre n de M. Sonntag. En descendant deux marches, on se trouvait dans le carré des officiers, petite pièce de trois mètres soixante-cinq de côté et d'un mètre quatre-vingt-deux de hauteur ; elle était lambrissée de chêne et contenait huit cadres, dont, par bonheur, quelques-uns n'avaient pas de maîtres. On le voit, notre installation ne pouvait guère prétendre au titre de confortable. Celle des matelots n'était pas meil*

leure : ib se trouvaient logés sous le gaillard d'avant, tout contre les murailles du navire (i).

Bientôt nous fûmes enveloppés par les brouillards que les navigateurs rencontrent ordinairement dans les parages de la Nouvelle Ecosse. Le sixième jour d'une navigation ott nous ne pouvions nous guider que par la sonde et par nos calculs, vers midi, nous manquâmes d'échouer sur ce cap Race, si fertile en naufrages et qui rend redoutables aux marins les ap* proches de l'extrémité sud-est de Terre Neuve.

Le vent fraîchit enfin vers midi et nous délivra de noà angoisses. Résolus de laisser un vaste champ au redoutable cap, nous courûmes E. S. E. jusqu'à ce que la couleur de Teau nous eût enfin rassurés sur l'éloignement de notre terrible voisin. La goélette reprit sa route vers le cap Farewell ; une bonne brise soufflait du sud, et à la nuit nous filions vent arrière sous le hunier aux bas-ris (2). Les latitudes fuyaient sous notre rapide sillage, et peu de jours après nous labourions les eaux qui baignent les côtes rocheuses du Groenland.

(i) Pour les lecteurs peu habitués à ces termes de la construction navale, nous donnerons l'explication de ceux qui seront employés, au fur et à mesure qu'on les rencontrera. Dunette^ demi-gaillard qui est la partie la plus élevée de Tarrière. Ecou^ tille, ouverture carrée par laquelle on descend du pont dans l'intérieur. Passavant, passage, ménagé de chaque côté d*un navire pour communiquer d'un gaillard à l'autre. BastingagCy espèce de galerie construite sur des chandeliers de fer et posée autour des passavants. Rouf, partie honorable de l'entrepont, située à Tarrière et habitée par les officiers. Gaillard, partie élevée à chaque extrémité du pont d'un navire ; celui d'arrière, réservé aux officiers, s'étend du couronnement au grand mât, et celui d'avant, entre les haubans de misaine et la proue ou l'avant du navire, est oijcupé par les matelots. Dôme, abri construit sur l'ouverture placée au gaillard d'arrière et donnant accès à la galerie ou au carré des officiers. — J. B.

(2) Sous le hunier aux bas-ris, c'est-à-dire avec la voile audessus de la hune à moitié piiée. — J. B.

Ul MER LIfiRB DU PÔLE 1 1

Le 3o juillet, à huit heures du soir, j'avais le bon* heur de repasser le Cercle polaire arctique (i). Nous pavoisâmes le navire, tandis qu'une salve de canon té* moignait de notre joie : nous entrions enfin dans le véritable champ de nos explorations.

Vingt jours à peine s'étaient écoulés depuis notre départ de Boston, et*, en moyenne, nous avions fait cent quatre-vingts kilomètres par jour : la côte du Groenland, cachée par un nuage, était à une cinquantaine de kilomètres-, le cap Walsingham se trouvait par le travers de notre tribord, et, si l'état de l'atmosphère Teût permis^ nous aurions aperçu de la hanche de bâbord (2) le haut sommet du Suckertoppen. La terre était encore voilée â nos regards ; mais nous avions croisé le premier glaçon, nous avions vu le soleil de minuit et nous entrions dans le jour sans fin (3). Le soleil inondait encore ma cabine que la douzième heure sonnait à la modeste pendule qui faisait entendre son tic-tac au-dessus de ma tête. Ayant déjà vécu de cette étrange vie, elle n'avait plus d'inconnu

(i) Les deux cercles polaires sont à 66« 32' d'éloîgnement de l'équatenr et à 23* 28' de chaque pôle, à Veodroit où se terminent les climats horaires et où commencent les climats mensuels, c'esti-dire, pour ces derniers, ceux où la durée du jour est d'un mois plus longue que dans le climat précédent. — ^ J. B.

(2) Le bâbord est à la gauche de celui qui regarde de Tarrière i Tavant : le tribord est à la droite. Ce dernier côté, pour les préséances, passe ayant l'autre. — J. B. v.

(3) Cette expression, le jour sans an, est une exagération, à moins qu'elle ne signifie que le jour y dépasse les limites ordinaires. Nous ayons dit qu'à partir de 66* 32' la durée du jour s'augmente d'un mois par chaque climat ; il s'ensuit qu'en descendant vers les pôles, on rencontre des pays où l'été a une longue journée d'un mois ; plus bas, de deux; plus loin, de trois, et, ainsi de suite, jusqu'à ce que la durée du plus long jour finisse par atteindre six mois ; mais , par réciproque , dans ces latitudes^ l'hiver a une nuit d*un mois, puis de deux et enfin de six mois. -* J. B.

pour moi ; mais les officiers ne pouvaient dormir et erraient çà et là, comme dans l'attente du crépuscule ami, précurseur du sommeil.

Nous avions rencontré notre premier iceberg (i) la veille de notre arrivée au Cercle polaire. En entendant la mer se briser avec fureur contre la masse encore enveloppée de brume, la vigie fut sur le point de crier a Terre I > Mais bientôt le formidable colosse émergea du brouillard; il venait droit sur nous, terrible et menaçant; nous nous hâtâmes de lui laisser le champ libre. C'était une pyramide irrégulière d'environ go mètres de largeur et 45 de hauteur ; le sommet en était encore à demi caché dans la nuée, mais l'instant d'après, celle-ci brusquement déchirée nous dévoila un pic étincelant autour duquel de légères vapeurs enroulaient leurs volutes capricieuses. Il y avait quelque chose de singulièrement étrange dans la superbe indifférence du géant. En vain les ondes lui prodiguaient leurs plus folles caresses ; froid et sourd, il s'éloignait, les abandonnant à leur plainte éternelle.

(i) Ice-berg, se prononçant aîce berg^ signifie montagne de glace. Nous emploierons le mot assez souvent. Quant à la formation de ces monts de glace elle a lieu à terre* Us sont des morceaux de fleuves de glace, poussés par un lent mouvement séculaire, vers la mer, où ils pénétrent jusqu'à ce qu'ils soient soulevés, brisés et emportés par Faction des flots, comme Hayes l'a expliqué (V. notre chap. iv). M. Gustave Lambert, l'auteur persévérant d'un Projet d'exploration au pôle Nord^ parle ainsi de ce phénomène : « A la mer, Vice-berg se reconnaît à la tt transparence de la glace, à des détritus terrestres et organi- « ques , à une densité moyenne (plus grande que celle du « champ de glace [ice-field] qui se forme à la mer) et à ses di- « mensions colossales. On en a mesuré qui jaugeaient plusieurs « milliers de tonneaux et qui, ayant de 100 à 200 mètres au « dessus de Teau, devaient avoir de 600 à 1,000 mètres d*épais' a seur totale. Quand ces masses se trouvent dans certaines tt conditions calorifiques, elles se fendillent, se gercent et par- « fois éclatent brusquement, se brisant en mille- pièces avec un a bruit terrible ». (V. notre chap. 11.) — J. B.

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Dans le détroit de Davis, nous eûmes à passer quelques heures des plus rudes.

Le 3 1 juillet, nous nous trouvions au S. de Tile de Disco, près de l'excellente rade de Godhaben et, le I*' août, nous filions devant l'entrée du golfe septentrional de Disco.

Pour la plupart de nos camarades, le Groenland était encore une sorte de mythe : depuis quelques jours, nous en suivions les côtes, mais, sauf l'apparition de cette île, les nuages et la brume Tavaient constamment dérobé à nos regards. Mais enfin il secouait son manteau de nuées et se dressait devant nous dans son austère magnificence : ses larges vallées, ses profondes ravines, ses nobles montagnes, ses rochers déchirés et sombres, sa terrible désolation.

A mesure que le brouillard s'élevait et roulait lentement de grisâtres traînées sur la surface des eaux bleues , les monts de glace 'se succédaient et défilaient devant nous, comme les châteaux fantastiques d'un conte de fées. Oubliant que nous venions de notre libre volonté vers cette région d'âpres réalités, à la poursuite d'un but peu attrayant par lui-même, nous pouvions nous croire attirés par une main invisible dans la terre des enchantements.

On ne peut guère s'imaginer une scène plus char^ gée d'impressions solennelles ; impossible de dire quel enthousiasme éveillait en nous chaque changement soudain de ce glorieux décor!

A minuit, je suis descendu encore tout transporté de la magnificence merveilleuse du soir. La mer est unie comme une glace, pas un pli, pas une ride, pas un souffle de vent ; le soleil chemine avec bonheur sur rhorizon du nord, de légères nuées flottent suspendues dans l'air, les monts de glace nagent autour de nous, les noires arêtes du littoral se profilent vivement sur le ciel, les nuages et la mer; les glaces et les mon-

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tagnes sont baigaées dans une spleodide atmosphère de cramoisi, de pourpre et d'or.

Dans mon précédent voyage, je n'avais contemplé rien de si beau. L'air rappelait, par sa mollesse, une de nos charmantes nuits d'été» et cependant nous étions entourés de montagnes nues et de ces icebergs que, dans notre terre aux vertes collines et aux forêts frémissantes, on associe à des idées de froide désolation. Le ciel était brillant et doux comme le poétique firmament d'Italie ; les blocs avaient eux<-méaies perdu leur morne aspect et, tout embrasés des feux du soleil, ressemblaient à des masses de métal incandescent ou de flamme solide. Près de nous, pareil â un bloc de marbre de Paros, incrusté de gigantesques opales et de perles d'Orient, se dressait un immense mont de glace ; à l'horizon et si loin que la moitié de sa hauteur disparaissait sous la rouge ligne des fiotSt un autre nous rappelait par sa forme étrange le vieux Colisée de Rome. Le soleil, poursuivant sa course, passa derrière lui et l'illumina soudain d'un jet de flammes éblouissantes.

Il n'appartient qu'au pinceau du peintre de retracer de telles splendeurs. Seul, dans sa grande toile d€$ Icebergs^ Church a pu traduire la magie d'une sem* blable vision.

L'ombre des montagnes de glace colorait d'un admirable vert l'eau sur laquelle elle se posait ; mais plus belles encore étaient les teintes délicates des vagues lé* gères glissant sur les pentes de ces îles de cristal. Partout où riceberg surplombait, les tons devenaient plus chauds ; sous une cavité profonde, la mer prenait la couleur opaque du malachite alternant avec les transparences de l'émeraude, pendant qu'à travers la glace elle-même courait diagonalement une large bande de bleu d'azur.

La splendeur de cette scène était encore accrue par

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les milliers de cascatelles quii de toutes, ces masses flottantes, ruisselaient dans la mer, et qu'alimentaient les flaques fondues de neige et de glace amassées dans les dépressions , à la surface accidentée de ces glaciers errants.

Parfois un bloc énorme, se détachant tout à coup de leurs parois, s'abîmait dans les profondeurs avec un fracas épouvantable, pendant que la vague roulait sourdement à travers les arceaux brisés.

Complètement oublieux du monde réel, j'étais de* puis plusieurs heures absorbé dans ma rêverie, lorsque je fus rappelé à moi-même par le cri du contremaître :

c Glaçons à ranger le bord 1 »

Nous dérivions lentement vers un iceberg qui avait la hauteur de nos mâts : les embarcations furent mises A flot en toute hâte, et, notre goélette tirée d'embarras^ )e descendis m'étendre sur son cadre.

Quelques heures après, je m'éveillai tout grelottant de froid; l'œil de bœuf s'était ouvert et versait sur ma couche des torrents de brume glaciale. Je courus sur le pont : nous étions de nouveau ensevelis sous le brouillard; mer, montagnes de glace ou de rochers^ tout avait disparu.

Le 6 août, quelques minutes après minuit, nous jetions l'ancre dans le plus commode des petits ports. L'aboiement des chiens et une odeur indescriptible de vieux poisson pourri nous annonçaient un établissement groenlandais. Celui-ci s'appelle Prœven. Nous y fûmes accueillis par la plus singulière flottille et les plus étranges bateliers qui aient jamais escorté un navire. C'étaient les Groenlandais et leurs fameux kayaks (i).

(i) Hall^ qui a remarqué en quelques pointa la ressemblance de ridiomedea Groenlandais et de cea lan^uea que plusieurs ap-

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Le kayak est certainement la plus fréle des embarcations qui aient jamais porté le poids d'un homme. Construite en bois très-léger, la carcasse du bateau a vingt-trois centimètres de profondeur, cinq mètres quarante-huit centimètres de longueur et quarantesix centimètres de large, vers le milieu seulement ; elle se termine à chaque bout en une pointe aiguë et recourbée par le haut. On recouvré le tout de peaux de phoque rendues imperméables, et si admirablement cousues par les femmes, au moyen de fil de nerfs de veau marin, que pas une goutte d'eau ne passerait à travers les co.utures. Le dessus du canot est garni comme le fond; seulement, pour donner passage au corps du pêcheur, on a laissé une ouverture parfaitement ronde et entourée d'une bordure de bois sur laquelle le Grôënlandais lace le bas de sa blouse, également imperméable; il est ainsi solidement fixé à son kayak où l'eau ne saurait pénétrer. Une seule rame d'environ deux mètres de long, aplatie à Chaque bout, qu'il tient par le ' milieu et plonge alternativement à droite et à gaucrhe, lui sert à diriger cette embarcation , aussi légère qu'une pluTne et gracieuse comme un caneton nageant. Elle n'a pas plus de lest que de quille et rase la surface de l'eau ; la partie supérieure en est nécessairement là plus lourde, aussi fautil une longue habitude pour conduire un kayak avec succès, et jamais danseur de corde n'eut besoin de plus.de sang-froid que le pécheur esquimau. Sur ce fréle esquif, il se lance sans hésiter dans la tempête et se glisse à travers les écueils blancs d'écùtne ; cette lutte sauvage est sa vie^ et,' en dépit de la mer fu-

pellent aujourd'hui turco-finnoises, a rapproché cq mot kayak du mot kaïkf par lequel on désigne, à Constantinople, de légères embarcations. Il a également décrit la singularité de ces canots et les périlleux exercices dé ceux qui les dirigent. (Revue ^riïawni^iic, ao'ût i865,^p. Siyet Si) — J.-B.

rieuse, il poursuit sa route sur les grandes eaux (i).

Pendant que Taccalmie nous retenait près de Svarte- Huk, Sonntag, pour ne pas perdre de temps, s'était rendu au village et nous avait rapporté les plus affligeantes nouvelles : l'année précédente, une sorte de maladie avait attaqué les chiens d'attelages et les avait réduits à la moitié de ce qu'exigeaient les besoins de ce peuple; aussi avait^on tout d'abord refusé nos offres d'acquisition, qu'elles fussent faites soit en argent ou en denrées.

M. Sonntag s'était, dès son arrivée, adressé au sous-

(i) Pour les besoins de leur ménage et le transport de leurs effets, du campement d'été à la station d'hiver, ces Groénlandais ont bien une autre embarcation, Voumyak , large machine quadrangulaire, rappelant par sa forme et son peu de profondeur les bacs grossiers de nos petites rivières, mais n'ayant, du reste, que ces points de ressemblance avec ces inventions primitives de l'art nautique. Il est construit des mêmes matériaux que le kayak, c'est-à-dire d'une membrure de bois ou d'os de cétacés, revêtue de peaux de phoque, si bien cousues et tannées qu'elles sont imperméables, et si solides que, malgré leur transparence parcheminée, qui laisse entrevoir sous elles la couleur et la profondeur des ondes, elles supportent le poids de huit, dix et jusqu'à douze nautoniers. Ceux-ci, du reste, sont toujours choisis parmi le beau sexe ; car jamais un Esquimau ne monte à bord d'un Gumyak, même quand sa famille y voyage; il l'accompagne au besoin, scellé dans son kayak, lui servant de guide et de pilote ; mais il laisse philosophiquement sa femme, ses filles et ses sœurs pagayer à tour de bras et diriger l'embarcation vers le point convenu entre eux. F. deL. — Lorsque Hall arriva à Holsteinborg , un indigène assis dans son kayak lui donna l'étonnant spectacle de culbutes faîtes de côté dans l'eau, par suite d'une secousse imprimée au frêle esquif et qui le faisait se renverser sur lui-même et se retourner complètement, le tout sans que le batelier perdît l'équilibre et que, grâce à ses épais vêtements de peau, il se mouillât autre chose que le visage et les mains. Tous néanmoins ne font pas ce tour de force, et ceux qui s'y hasardent ne le tentent que lorsqu'ils ont à leur côté, pour veiller sur eux, un de leurs compagnons monte dans son kayak et prêt à les secourir au besoin. {Revue britannique, août i863, p. 3i8.) — J. B.

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chef, qui Tavait de suite informé du âcheux état du marché. Cependant ce fonctionnaire avait promis de s'intéresser personnellement à notre situation et avait conseillé d'attendre la venue du résident, M. Hansen. Celui-ci habitait Upernavik, ville située à une soixantaine de kilomètres dans le nord, et devait être à Prœven dans un jour ou deux. Evidemment on ne pouvait rien faire sans l'assistance de ce magistrat toutpuissant et nous n'avions d'autre alternative que de l'attendre. En effet, si nous partions pour Upernavik, nous courions grand risque de le manquer, et si nous avions à attendre son retour dans cette ville, nous nous exposions à perdre les avantages de sa prompte cQopération.

M. Haosen arriva le lendemain et, tout en craignant de ne guère réussir, il me promit de faire ce qui dépendait de lui pour notre succès. Avec une courtoisie qui me donna quelque temps lieu de me demander si j'avais devant moi un grand de Castille égaré dans cette terre glacée et déguisé sous un vêtement de peau de phoque, il mit à ma disposition son propre attelage. Là se bornait à peu près toute son influence^ Il n'avait aucune réserve publique d'où il pût prendre les chiens qui m'étaient nécessaires, et la maladie avait exercé de tels ravages parmi ces animaux que beaucoup de chasseurs avaient perdu tous les leurs et qu'aucun d'eux ne possédait plus son nombre ordinaire^ Cependant M. Hansen envoya immédiatement des courriers à Upernavik et dans de moindres établissements, répandant ainsi la nouvelle que tout cha&seur qui voudrait se défaire d'un de «es chiens, trouverait à le vendre avantageusement s'il l'amenait sans retard ft Upernavik ou à Prœven.

Une telle façon d'agir était de la part du résidant d'autant plus louable qu'elle était désintéressée, qu'elle n'avait pour origine ni une demande officielle ni une

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démoastration d'importance ou de dignité de la part de notre pauvre goélette qui était à Tâncre à Prœven. L'histoire de cet établissement, soit dans le passé ou dans le présent, n*a rien qui puisse éveiller l'attention de nos lecteurs. Tel quel, il s'élève sur le penchant méridional d'un éperon de gneiss formant l'extrémité d'une des nombreuses îles composant l'Archipel qui s'étend entre la péninsule de Svarte-Huket la baie de Mdville. L'hôtel du gouvernement est un bâtiment d'un étage, goudronné à l'extérieur; c'est l'édifice le plus remarquable de l'endroit. Ensuite viennent un magasin et un logis destinés aux quelques employés qu'envoie ici le Danemark. Des Danois, mariés à des Groënlandaises, occupent des habitations aussi goudronnées, mais moins importantes. Puis on voit des cabanes de pierre et de gazon recouvertes de planches, sur lesquelles l'herbe a poussé ; d'autres semblables, si ce n'est qu'elles manquent de toiture en planches, et enfin une douzaine de tentes de peau de phoque sont perchées çà et là parmi les rochers. Telle est la ville (i). Près de la plage, s'ouvre un magasin pour le lard de baleine, et, sur la colline, un mât rabougri sert d'enseigne à la dignité de Prœven en livrant aux vents les plis gracieux du drapeau danois. La dignité de la civilisation y est encore garantie par un. vieux canon couché sur le gazon au pied du drapeau, et qui eut assez de voix dans sa gorge rouillée pour faire retentir les échos, lorsque notre ancre avait mordu les roches du Groenland.

Cette « colonie », comme l'appellent les Danois, daté presque des jours du vénérable Hans Egede ; elle fut nommée Prœven (PEssai), et cet Essai, comme ce fut

(i) Cette description de Prœven pskraît applicable à toutes les villes du Groenland et nous rappelle celle que nous avons lue dans un charmant article de la Revue britannique (juillet 1868)^ et qui a pour titre : Un Docteur au Groenland. — J . B.

heureusement le cas pour mainte station groënlandaise^ a très-bien réussi. Les habitants vivent presque tous de la chasse aux veaux marins, et peu d'établissements du Groenland setentrionalp sont dans un état aussi prospère : en quelques années, ils amassent assez de peaux et d'huile de phoque pour charger un brick de trois cents tonneaux. D'ailleurs il est facile, aux regards les moins attentifs, de constater le commerce du lieu : sur la grève, parmi les rochers, autour des huttes, sont amoncelés d'horribles débris à tous les degrés de décompositipn, et ces ignobles voiries, dont l'odorat n'est pas moins choqué que la vue, rendirent assez désagréable notre séjour dans cette station.

Mais derrière la ville, comme tout était différent ! Entre les roches abruptes, s'ouvre la plus délicieuse des vallées arctiques. Profitant du court été de ces froides régions, elle s'était couverte d'un épais tapis de mousses et de graminées ; de petits ruisseaux de neige fondue gazouillaient entre les pierres ou se précipitaient follement en bas des rochers ; des myriades de petits pavots aux pétales d'or frissonnaient audessus du gazon; ils avaient pour fidèles camarades une dent de lion, très-proche parente de celle qui émaille nos prairies, et la renoncule des neiges, dont je retrouvais avec plaisir la jolie et souriante fleur ; la potentille, qui m'était moins familière, et la pédicuîaire pourprée brillaient a\ et là sur ce tapis d'émeraude. Je recueillis sept espèces différentes de saxifrages rouges, blanches et jaunes. Le bouleau nain et la belle andromède, qui au Groenland tient la place de nos bruyères, croissaient entrelacés dans une retraite abritée au nord par les roches, et je ne pus m'empécher de sourire en couvrant de mon bonnet une forêt entière de petits saules qui poussaient dans le terrain spongieux.

Les courriers revenaient les uns après les autres, nous apportant tous des nouvelles désastreuses. Une demi-douzaine de vieux chiens et trois ou quatre jeunes, voilà tout ce que je recueillis pour me consoler de ma longue attente ; la seule chose qui me rendît quelque espoir, c*est que M. Hansen était retourné à Upernavik, où je comptais être plus heureux.

Le 12 au matin, nous étions en mer, et le soir nous entrions dans Upernavik. L*accès du port est rendu assez difficile par un récif qui se trouve en dehors de Tancrage, mais nous fûmes assez heureux pour aborder sans accident, grâce au pilote que nous avions amené de Prœven. Cet individu, parfait original dans son genre, était un païen converti, et savourait avec orgueil la joie d*étre baptisé et de porter le nom d'Adam. Vêtu de peaux de phoque usées, notre Palinure n'aurait guère pu poser pour le portrait d'un c marin modèle ; » mais nul pilote au monde n'était plus naïvemeilt convaincu de sa propre importance. Son extérieur toutefois n'appuyait guère ses prétentions, et Tofficier de manœuvres, peu confiant de son naturel, le questionna si longuement qu'Adam finit par s'impatienter et, concentrant sa vanité et sa science dans une courte phrase qui signifiait : « Je suis le maître de la situation, » il ajouta en mauvais anglais : c Assez d'eau dans le port.... pas de rochers du tout, je le sais bien, n puis il se retira d'un air de dignité offensée. Il n'en dirigea pas moins bien notre petit bâtiment.

Nous jetâmes l'ancre près du brick danois le Thialfe, C'était le premier navirç que nous eussions vu depuis^ les pécheurs de Terre Neuve ; il chargeait des huiles et des peaux pour Copenhague, et devait mettre à la voile sous peu de jours; nous pouvions donc écrire à tous ceux qui là-bas attendaient anxieusement de nos nouvelles.

ad LA MER LIBRE DU PÔLE

Les habitants de la colonie étaient déjà très-^excités pat l'arrivée du brick danois ; un second navire deve-^ nait pour eux un événement des plus remarquables. La colline tapissée de mousse , qui de la ville descend à la mer, était couverte, sur toutes ses assises rocheuses, de groupes bigarrés et pittoresques : hommes, femmes, enfants, tous étaient accourus pour nous voir débarquer. •

L'aspect général d'Upernavik diffère fort peu de celui de Prœven; plusieurs huttes et quelques Esquimaux de plus ne suffiraient pas à lui donner le premier rang, si la station n'avait Tinsigne honneur de posséder le résident danois du district, une mignonne église et un joli presbytère. Une figure féminine entrevue derrière les blancs rideaux de bizarres petites fenêtres me fit penser que j'approchais de l'habitation du pasteur : je frappai à la porte, et fus introduit dans un charmant salon , dont Texquise propreté annonçait la présence d'une femme, par la plus étrange servante qui ait jamais répondu à l'appel d'une sonnette; c'était une grosse Esquimaude au teint cuivré, à la noire chevelôre nouée en touffe au sommet de la tête ; elle portait une blouse qui lui couvrait la taille, des pantalons de peaux de phoque, des bottes montantes teintes en écarlate et brodées d'une manière qui aurait surpris les blondes filles de la Saxe. La chambre était parfumée par l'odeur des roses, du réséda et de rhéliotrope qui fleurissaient au soleil près des rideaux de mousseline neigeuse ; un canari gazouillait dans une cage, un chat ronronnait sur le tapis du foyer, et un homme à l'air distingué me tendait sa main blanche et douce pour me donner la bienvenue. C'était M. Anton, le missionnaire. M*"* Anton et sa sœur vinrent nous- rejoindre, et nous fûmes bientôt assis autour de la table de famille ; vin de Médoc irré*

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prochabley café de choix, cuisine danoise, hospitalité Scandinave (i) : tout m^ aurait vite fait oublier les misères inséparables de vingt-cinq jours à bord de notre goélette encombré, si ma visite à M. Anton n'eût été motivée par. une bien triste mission : un membre presque indispensable de notre périlleuse entreprise, à la fois contre-maître et charpentier sur notre navire, M. GibsoA Caruthers, était mort pendant la nuit, et je venais prier le pasteur de vouloir bien présider aux funérailles qui devaient avoir lieu le jour suivant.

Isolés comme nous Tétions du reste du monde, cette cérémonie nous semblait doublement navrante. Homme de tête etdç cœur, le défunt s'était £ait aimer de tous; sa mort soudaine nous avait atterrés: la veille, il se couchait en parfaite santé ; au matin, on le trouvait déjà refroidi dans .son cadre. Pour notre expédition cette perte était des plus sérieuses. Avec M. Sonntag, c'était le seul de l'équipage qui connût les mers arctiques, et j'avais beaucoup compté sur son intelligente expérience, car il avait, sous les ordres de Haven, accompagné la première expédition Grinnell, i85o*5i, et en avait rapporté la réputation d'un ma* rin aussi hardi que persévérant.

Il me serait impossible de rendre la tristesse et la désolation du cimetière d'Upernavikw Situé sur la colline au-dessus de la ville, et ne possédant pas la moindre parcelle de terre, il consiste tout simplement en un escalier aux assises rocheuses, sur lesquelles on

(i) Cette description rend vraisemblable le récit dont nous parlions tout à l'heure et qu'on peut lire dans la Revue britannique, 4e juillet 1 868^ sous le titre d*iiii Docteur au Groenland. Il y est question d'une charmante servante métisse nommé Sophie^ et de repas où Ton sert les vins des meilleurs crus de France, des radis et des laitues qui poussent dans un jardin clos et recouvert de châssis vitrés, enfin d'une étable chauffée l'hiver et où vivent des chèvres, des cochons et des poules. — J. B.

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place les grossiers cercueils recouverts ensuite de pierres brutes. Morne et dure couche pour ceux qui dorment là dans l'éternel hiver 1 Sur une de ces marches funèbres, et dominant la mer qu'il avait tant aimée, notre pauvre ami repose au bruit des vagues qui lui chantent un requiem sans fin.

Il nous fallut consacrer quatre jours entiers à l'achat des attelages et de notre garde-robe arctique : peaux de renne, de phoque et de chien.

Sur une population de deux cents âmes, 'Upernavik compte une vingtaine de Danois et un plus grand nombre de « sang-mélés. »

Grâce au résident, M. Hansen, je recrutai à Upernavlk trois chasseurs et un interprète. Ce dernier n'était pas moins que le résident du microscopique établissement de Tessuissak. Il avait obtenu un an de congé dont il comptait jouir à Copenhague et son passage était déjà arrêté sur le Thialfe; mais il ne sut pas résister aux offres brillantes que je lui faisais , et il se transporta du brick danois à bord de notre petite goélette. C^était un garçon plein d'entrain et de courage, fait à la vie du Groenland, qu'il habitait depuis dix ans. Très-intelligent, du reste, il avait acquis à bord d'un baleinier anglais assez d'usage de notre langue pour nous devenir très-utile dans nos rapports avec les Esquimaux, dont il connaissait parfaitement l'idiome; enfin, il couronnait toutes ces qualités par son talent d'excellent chasseur et d'éminent conducteur de chiens. Il nous promettait même son attelage, un des meilleurs du Groenland septentrional; malheureusement, il l'avait laissé à son établissement de Tessuissak, à cent dix kilomètres plus au nord, et cette acquisition si désirable devait nous obliger encore à un nouveau retard.

Je réussis, en outre, à engager deux marins danois, qui élevèrent au chiffre de vingt notre nombre totaL

Voici les noms de mes nouvelles recrues :

Pierre Jensen, interprète et surintendant des chiens ;

Charies-Émile Oisurg, matelot;

Charles-Christian Petersen, matelot et charpentier;»

Peter, Marc et Jacob, Esquimaux convertis, chasseurs et conducteurs d'attelages.

La cordialité touchante des habitants d*Upernavik m'a laissé le plus doux souvenir. Je ne puis me rappeler sans émotion leur désir de nous être utiles et leurs généreux efiforts pour nous procurer ce qui nous manquait encore ; j'ajoute, à leur louange, que tous ces services étaient complètement désintéressés. Ils refusaient opiniâtrement ce que je pouvais leur offrir, et c'est à peine si je parvins à faire accepter de temps en temps un baril de farine ou une boîte de conserves. «Vous n'en aurez que trop besoin pendant votre voyage, » répliquait-on partout.

Je répondais à leurs politesses affectueuses par une collation offerte aux dames et aux principaux habitants d'Upernavik, lorsqu'au beau milieu de la fête, des pas lourds ébranlèrent l'échelle du dôme et le contre-maître parut, comipe autrefois le spectre de Banquo au festin de Macbeth :

c L'officier de quart, monsieur, vous fait dire, monsieur, que les chiens sont à bord, monsieur, et qu'on est prêt à lever l'ancre, comme vous l'avez ordonné, monsieur.

— Bien. Et le vent ?

— Léger et soufflant du sud, monsieur. 9

Il n'y avait pas à hésiter , il fallait jeter les hôtes à la mer. Les messieurs cherchent en toute hâte les châles et les manteaux des dames ; les dames ellesmêmes sont précipitées dans le canot ; le docteur Rudolph se charge de notre courrier , promettant de le remettre au consul américain de Copenhague ; le cabestan crie, la goélette déploie ses ailes blanches, nous

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sentons se rompre le dernier lien qui nous attaebait au monde, au monde de l'amour, du soleil et des vertes prairies, en voyant sur la colline d'Upernavik disparaître les rubans aux brillantes couleurs , et les mouchoirs blancs qui nous saluaient encore.

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