‹ La mer libre du poleChapitre 33 sur 34 · RETOUR A BOSTON · texte numérisé non relu

RETOUR A BOSTON

Une mère morse et son petit. — Résultats généraux du voyage. — L'animal pullule dans la mer de Baffin. — Le glacier Tyndall sert à expliquer le système glaciaire du Groenland. — Littoral de ce glacier. — Son fleuve fangeux. — Parfaite similitude du cours d'eau et du coursdeglace. — AUpernavik, premières nouvelles de la guerre civile des États-Unis. — A Halifax, nous apprenons le premier désastre de BuU'sRun. — Lugubre débarquement à Boston . — Les études et les entreprises de la science abstraite sont souvent applicables au bien-être de Inhumanité. — Courage et persévérance.

Nous trouvâmes un bon mouillage entre les îles Littleton et Mac Gary. A peine étions-nous ancrés qu'une tempête, accompagnée d'épaisses ondées de neige, mais annoncée par Tétat du ciel , se déchaîna avec violence et nous retint à Tancre pendant plusieurs jours. Nos gens trouvèrent quelques distractions dans la chasse : un troupeau de rennes campait dans l'île, et les morses étaient fort nombreux dans les eaux environnantes.

Hans en captura quatre, sans embarcation, et à la vraie manière esquimaude. Ces amphibies couvraient au loin la berge sur laquelle ils prenaient le soleil ; Hans s'approcha à pas de loup, et accrocha Tune

après Tautre ses victimes avec son harpon. La ligne fut fixée à un roc et tilée jusqu'à ce que les animaux fussent épuisés de fatigue ; on les ramena alors, et les carabines les achevèrent pro:Tiptement. Je désirais avoir un jeune morse pour ma collection; je choisis sur la plage celui qui me convenait et le tuai du premier coup. Toute la bande s'empressa de disparaître sous les eaux; mais la mère ne parut quitter le bord qu avec la plus grande répugnance, et quand, revenue à la surface et se tournant vers la terre, elle vit son petit gisant encore sur le rocher; quand elle s'aperçut qu'il ne répondait pas à ses cris d'appel, elle s'élança frénétiquement au-devant du danger, et en face même de la cause de ses maux (car j'avais eu le temps d'accourir), elle se traîna hors de l'eau, et tout en gémissant douloureusement, elle rampa autour du corps de ma victime et le poussa vers la mer. J'essayai d^abord de l'efTrayer, et dans mon zèle de naturaliste, je tirai même sur elle, mais, quoique grièvement blessée, elle réussît à cacher son petit sous sa poitrine et plongea avec lui dans les flots. Je n'avais jamais vu chez aucun animal d'exemple aussi touchant de dévouement maternel, et j'étais loin de m'attendre à le trouver chez les morses.

La tempête de neige nous faisant des loisirs, j'allai à Cairn-Point examiner encore le détroit de Smith. Le spectacle que j'eus sous les yeux acheva de me convaincre que ce serait folie que d'essayer de pousser plus loin avec le navire. Je n'hésitai plus, même en pensée, et voici mon opinion, telle que je la résumai alors :

Il ne me reste pas le moindre doute sur le parti à prendre : nous devons retourner en Amérique et revenir l'année prochaine, ravitaillés, radoubés et renforcés d'une machine à vapeur. Mon désir me pousserait encore à affronter les glaces; mais la raison me

dit que ce serait une imprudence inexcusable. Aussi bien, pour pénétrer dans ce terrible détroit de Smith, autant vaudrait prendre en guise de bélier les légers bateaux à vapeur de la rivière Hudson que nous servir de notre pauvre goélette avec sa proue en si mauvais état!

Voici les résultats que j*ai obtenus, et dont je suis, par force, obligé de me contenter aujourd'hui :

i<* En ramenant mon équipage en bonne santé, je démontre que l'hiver arctique n'engendre pas nécessairement le scorbut ni le mécontentement.

2® On peut vivre dans le détroit de Smith, même sans le secours de la mère patrie.

3^ Une station se suffisant à elle-même peut être établie au Port Foulke et y devenir la base d'explorations étendues.

40 Du Port Foulke, il est possible d'explorer la région tout entière ; c'est de ce point que, sans aucune autre troupe pour coopérer avec moi, et dans les circonstances les plus défavorables, j'ai pu pousser mes découvertes au delà de toutes celles de mes prédécesseurs.

5® Je suis porté à croire, et par de bonnes raisons, qu'avec un fort navire on peut traverser le détroit de Smith et déboucher directement dans la mer polaire.

6^ La mer libre du pôle existe.

Longeant ensuite les rives septentrionales de la banquise, nous nous dirigeâmes vers le nord-est au travers des eaux du Nord, par une des plus charmantes journées que j'aie vues sous le ciel polaire. Un faible zéphyr ridait à peine la surface de la mer, et, par un soleil éblouissant, nous glissions sur les flots paisibles, semés partout de monts de glace étincelants, et de débris de vieux champs de glace ; çà et là brillait quelque étroite bande de cristal détachée de la banquise. Les animaux marins et les oiseaux des cieuxs'as-

semblaient autour de nous en animant les eaux calmes et Tatmosphère tranquille; les morses s'ébrouaient et mugissaient en nous regardant ; sur notre passage les phoques levaient leurs têtes intelligentes ; les narvals, en troupes nombreuses et soufflant paresseusement, émergeaient leur longue corne hors de Teau, et leurs corps mouchetés dessinaient leur courbe gracieuse au-dessus de la mer, comme pour jouir du so« leil, eux aussi ; des multitudes de baleines blanches fendaient les ondes ; Tair et les montagnes de glace foisonnaient de mouettes, et des bandes de canards et de petits pingouins volaient sans cesse au-dessus de nous(i). Assis sur le pont, je passai de longues heures à essayer, sans beaucoup de succès, de rendre sur mon papier les splendides teintes vertes des monts de glace qui voguaient près du navire, et à contempler un si merveilleux spectacle. Les cieux polaires sont de grands artistes en fantasmagorie magique. L'atmosphère était d'une rare douceur, et nous rendit témoins d'un très-remarquable mirage, phénomène assez fréquent du reste^ pendancles beaux jours de l'été boréal. L'horizon tout entier s'élevait et se doublait, pour ainsi dire ; les objets situés à une très-grande distance au delà montaient vers nous comme appelés par la ba* guette d'un enchanteur et, suspendus dans les airs, changeaient de forme à chaque instant. Icebergs, banquises flottantes, lignes de côtes, montagnes éloignées apparaissaient soudain, gardaient parfois leur contour naturel pendant quelques minutes, puis s'étendaient en long ou en large, s'élevaient ou s'abaissaient, selon que le vent agitait l'atmosphère ou retombait paisible sur la surface des eaux. Presque toujours, ces évolutions étaient aussi rapides que celles d'un kaléidoscope,

(i) Cette abondance d'animaux vivant vers le pôle a déjà causé rétonnement de plusieurs voyageurs, entre autres de Hall. — J. B.

toutes les figures que l'imagination peut concevoir se projetaient tour à tour sur le firmament. Un clocher aigu, image allongée de quelque pic lointain, s'élançait dans les airs; il se changeait en croix, en glaive, il afiTectait une forme humaine» puis s'évanouissait pour être remplacé par la silhouette d'un iceberg se dressant comme une forteresse sur le sommet d'une colline. Les champs de glace qui le flanquaient prenaient peu à peu l'aspect d'une plaine parsemée d'arbres et d'animaux, puis des montagnes déchiquetées, et se dissolvant rapidement, nous laissaient voir une longue suite d'ours, de chiens, d'oiseaux, d'hommes dansant dans les airs, et sautant de la mer vers les cieux. Impossible de peindre cet étrange spectacle. Fantôme après fantôme venait jouer son rôle dans le branle magique pour disparaître aussi soudainement qu'il s'était montré.

Cette merveilleuse féerie se prolongea durant Une grande partie de la journée; puis la brise du nord souleva les eaux, et la scène entière s'évanouit à son premier souffle, sans laisser plus de traces que la vision fantastique de Prospéro. Deux heures après, au milieu d'une terrible tempête de grêle et de pluie, nous luttions contre le vent, toutes les voiles serrées. Un autre jour, je visitai en canot la baie de Barden; j'emportais les instruments magnétiques, ceux qui servent à l'arpentage, les objets nécessaires pour compléter mes collections et photographier divers points de vue. Je pris terre au nord de la baie : le talus des collines était couvert en maints endroits de la plus riche verdure que j'eusse vue au nord d'Upernavik, si ce n'est, à mon premier voyage, sur l'île Northumberland. Ces pentes sont couronnées des mêmes hautes falaises qu'on retrouve partout et sur les parois desquelles les neiges fondues par l'été se précipitaient pour descendre au penchant des collines. L'air était

calme et les cieux presque sans nuages ; le soleil nous inondait de flammes et le thermomètre marquait 10 degrés et demi au-dessus de zéro. De nombreuses troupes de baleines pu de morses et quelques phoques isolés se, jouaient'surles flots ; des bandesde palmipèdes.tourr: noyaient autour des :;morits dé*glace flottants ou pas-; saient au-dessus de nos têtes ; des myriades de papillons, voltigeaient; de fleur enfleur. Un immense glacier, qui < gardera.'le nom du professeur John Tyndall et:doJQt. le front est presque enseveli sôus les .eaux,; attirait nos! regardsidu côté: opposé de la baie. Au delà du large et sinueux: vàllo^oîi il est vehii réposer après avoir descendu les marches! élevées* d'un gigantesque escalier, il .s* étage en : vastes plateaux d'une blancheuruniforme ,' :entoure: la base des collines, perce les nuages pour '.reparaître encore au-dessus des traînées: de vapeurs et se perdre enfin sous le dôme azuré: dès' cieux.: .-.■' f : ■ ' ; ■..■■'.'. '. [.\ . : :r: : »

Ce largeflèùve :dé glace, à. la surface irrégulière et tourrheiitée, s'est ouvert un lit aii' milieu des ' eaux ; il se:fait;à -liii-même-une ligne de côftes de près de quatre. kilomètres de développement; A notre droitei nous' en- voyions un'beaucpup plus petit, touchant à peine la m'ër,' et suspendu: sur une déclivité ^rapide,; comme s'ilhësitaît à avancer ; unaiitre, au fond dè-la baie, iest encore assez-loin 'des eaux. ' j .

Tout;le;système glaciaire du Groenland se présentait deyantvnioi; bien que sûr uneéchellé réduite : lin rempart -de', hautes; montagnes, semblable au dos d'une 'monstrueuse baleine; endigue. lUmniénse mèr de glace; mais, à' travers une large coupure, le'giâcîer. de Tyndàll se prJécipite, comme une cataracte pâr-des-sus la digue d'un lac élevé. Deiix* chaînons' rbthëux courent parallèlement à gauche'du glacier et. rehaussent le pittoresque de cette scène':' cfe sont des digues de trapp,'dont les crêtes se dressent " d'une quinzaine

de mètres au-dessus du talus des collines, et qui restent isolées depuis la lente érosion des grès au milieu desquels elles se sont frayé un passage lors de quelque ancien bouleversement de la nature.

Le lendemain, nous visitâmes le glacier lui-même et je l'explorai soigneusement. Il serait difficile d'imaginer un spectacle qui étonne l'esprit et stimule la fantaisie autant que l'aspect de ces côtes de glace que nous longions en canot à quelques mètres de distance seulement. Elles offraient toutes les apparences possibles et ne présentaient rien de cette uniformité habituelle aux parois antérieures d'un glacier.

C'était quelque chose de dévasté, comme le portique croulant d'un temple étrange et gigantesque. Ici, le comble saillant d'une cathédrale gothique; là, une fenêtre en ogive ; plus loin, un porche normand à la baie profonde ; puis des colonnes unies ou cannelées, des pendentifs distillant des gouttes de cristal de la plus belle eau : tout cela se baignant dans une douce atmosphère d'azur. Au-dessus de ces arches merveilleuses, de ces galeries pleines d'ombres, quelques hauts clochers et des tours à créneaux se dressaient sur l'immense façade, puis se multipliaient en arrière. Les teintes admirables de la mer et des glaces, les jeux de la lumière me rappelaient cette splendide soirée passée au milieu des icebergs et que* j'ai décrite plus haut. Nulle part, rien ne rappelait à l'esprit l'idée du froid ni de la désolation : la glace elle-même semblait pénétrée delà tiède haleine de l'air. Je me sentais un ardent désir de m'enfoncer bien loin dans les grottes fantastiques, et de ramer sous les colonnades mystérieuses ; mais la chute fréquente de ces glaces vieillies eût rendu ma promenade beaucoup trop dangereuse.

Je quittai Tembarcation à l'ouest du glacier, et je dus me hisser le long d'un talus rapide, par des amas de boue et de pierres que les glaces avaient poussées

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hors de leur lit et qui se dérobaient sans cesse sous mes pieds. Parvenu au sommet, je ne yis plus qu'une forêt de flèches et de pyramides, parmi lesquelles il n* était pas facile de monter à Tassant du glacier lui* même; j*en étais, du reste, encore séparé par un torrent d*eau sale qui, se précipitant avec furie entre les boues et les rochers d'une de ses rives et les glaces qu'il usait dans sa course, me laissait admirer la structure stratifiée de la base du glacier. En le remontant toujours, j'arrivai à un lieu oti le principal af* fluent du petit fleuve vient le rejoindre à angle droit, et je n'eus pas de peine à découvrir un gué au-dessus. Je suivis la branche orientale qui bondissait de cascade en cascade en s*ouvrant une route au travers des couches de glace inclinées sur un angle de 35 degrés et je parvins à un point oti le glacier formait un rempart très-ébréché, très-ruiné, mais dominant à pic d'environ 45 mètres la plaine où je me trouvais : de dessous cette paroi, et par un tunnel gigantesque auprès duquel l*aqueduc de Croton (i) ne serait qu'un pygmée, s'élançait le torrent sauvage, sifflant et écumant, roulant ses flots de vase. Du cœur même de la glace si pure et si translucide, s'épanchait ce fleuve fangeux qui me rappela la description que Virgile fait du Tibre, alors que le pieux Enée en vit pour la première fois les ondes troubles et jaunâtres à travers le brillant feuillage qui l'ombrageait.

L'ouverture du tunnel avait environ dix mètres de haut et autant de large, et les voûtes en étaient composées d'arceaux gothiques de toutes formes, ciselées et cannelées avec l'art le plus merveilleux, et taillées dans un albâtre sans tache. Cependant, en s'enfonçant sous ces arches, on les voyait presque aussitôt s'as-

(i) Aqueduc qui porte les eaux à New- York en traversant par un pont ftuperb« le fleuve Hudson. — F. de L.

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sombrir en reflétant le noir torrent qui coulait audessous :

a Flot bourbeux atteignant à la voûte du cintre v

si je puis ainsi paraphraser un vers de Dryden.

En suivant une banquette glissante au-dessus des eaux furieuses, je m'avançai sous cette voûte jusqu'à ce que la lumière eût presque disparu derrière moi, et assez loin pour rencontrer à ma droite plusieurs autres tunnels qui venaient se joindre à celui que je parcourais, comme les petits conduits qui aboutissent à Tégout collecteur d'une grande ville.

Retourné en plein air et continuant à remonter le glacier pendant près de quatre kilomètres^ je découvris que le torrent prenait sa source dans la montagne à ma droite, où les neiges fondues se précipitaient, sur les pentes rocheuses, par un canal nouvellement formé, car les eaux roulaient au milieu de mousses et de dépôts sableux et vaseux ; elles bondissaient comme une avalanche de là hauteur d'une centaine de mètres, pour s'engouffrer dans un abîme béant qui s'étend sans aucun doute sous la base du glacier. Là, les eaux, après avoir serpenté sur les rocs que recouvre le torrent, se sont ouvert une route jusqu'aux fissures formées par les glaces dans leur descente sur la rude et abrupte déclivité, puis se sont lentement creusé les passages que je viens de décrire.

J'étais maintenant parvenu à la gorge par laquelle le glacier se déverse dans la vallée. La vue que l'oeil embrasse de ce point doit ressembler à celle qu'on aurait de la mer de glace à Trélaporte dans les Alpes, si les Grandes Jorasses, le Tacul çt les autres montagnes qui forment le bassin du glacier de Leschaux et de celui du Géant étaient toutes nivelées. Au lieu de la variété que présentent les amas de glaces des Alpes, on ne voit ici qu'une nappe immense, un unique

courant, qui, en arrivant à la brèche, se resserre jusqu'à n'avoir plus que trois kilomètres et demi, puis, descendant vers la mer, se disloque et se brise sur les anfractuosités d*une pente rapide.

Je n'avais pas encore contemplé de spectacle qui dévoilât aussi clairement la marche des glaciers, ou qui démontrât mieux la parfaite similitude des âeuves d*eau courante et des fleuves d'eau congelée (i). Je ne pouvais escalader cette masse, mais mon œil en suivait les degrés gigantesques, franchissait la passe rocailleuse , montait toujours plus haut , vers le sommet vertigineux, et, de ce faîte de glace, revenait errer sur la mer et les montagnes. Jamais la grandeur et la puissance de Dieu ne m'avaient paru plus imposantes! Jamais aussi, plus évidents, le néant de l'homme et la vanité de ses œuvres. Je descendis en répétant les vers de Byron, promenant son imagination de poète sur les flancs ceints de glace et les sommets neigeux des Alpes :

a Voici les palais de la nature, dont les vastes murailles élèvent jusqu'aux nues leur faîte couronné de neiges. Là se forme Tavalanche ; là, calme et froide, sur un trône d'azur, siège l'Éternité ! » (Childe-Haroldy ch. m, st. 42.)

Mon récit sera bientôt terminé maintenant.

Au bout de quelques jours de tâtonnements, nous jetions l'ancre dans le port d'Upernavik.

Le cliquetis de la chaîne dans les écubiers se faisait encore entendre qu'un vieux Danois, habillé de peaux de phoque, possédant un fort petit bagage de mauvais

(i) Nous avons déjà renvoyé (p. 78) nos lecteurs au magnifique ouvrage de M. Elisée Reclus , intitulé La Terre, ouvrage parfaitement conforme aux doctrines exposées par M. Agassiz dans son Voyage au Brésil et citées aussi dans notre précédent chapitre. La Mer de Glace et les Glaciers du Tacul, des Grandes Jorasses et de Leschaux sont repiésentés sur la planche XI du 2« volume de La Terre, p. 242. — J.-B.

anglais et une pacotille bien fournie d'articles de commerce, nous abordait avec ses rameurs esquimaux et, sans cérémonie aucune, grimpait par-dessus les passavants. Knorr alla à sa rencontre et, sans plus se gêner que lui, s'informa de ce qu'il avait à nous dire de neuf.

« Oh! beaucoup, beaucoup de nouvelles!

— Lesquelles ? Dites-les vite !

— Oh! les Etats du Sud contre les États du Nord,... et il y a des combats partout! »

J'entendais cette réponse et, me demandant par quelle étrange complication de politique européenne une nouvelle guerre continentale s'était allumée, je fis appeler à l'arrière le Protée arctique. Savait-il quel* que chose sur notre pays ?

« Oh ! mais, c'est de l'Amérique, je vous dis ! Les États du Sud, vous voyez I contre les Etats du Nord, vous voyez! et querelles et combats partout! »

Ëh oui, je voyais! mais je ne pouvais croire que ce fût la vérité; je voulais d'abord les lettres qui avaient dû nous arriver par le navire du Danemark, je les envoyai chercher sans retard à la Maison du Gouvernement. Mais le messager avait à peine touché le rivage que notre ancien ami, le docteur Rudolph, de retour de Copenhague depuis quelques semaines, montaitlui-mêmeàbord etnous remettait le courrier.

Nos correspondances, quelques séries de journaux et la mémoire du docteur nous mirent au fait des événements qui s'étaient passés jusqu'à la fin de mars 1861 : l'élection du Président et les orages qui la suivirent. Les nouvelles s'arrêtaient là : nous ignorions encore que la guerre fût déclarée, nous apprenions seulement les intrigues pour la séparation des États et les actes qui la préparaient.

En arrivant à Halifax, nous ne savions pas autre chose que les nouvelles recueillies à (Jpernavik. A

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peine avions*nous jeté l'ancre, que deux messieurs, qui ne sont pas restés longtemps des étrangers pour moi, se hâtaient de nous souhaiter la bienvenue et de nous porter les journaux de New- York. La terrible lutte avait commencé et se poursuivait depuis plusieurs mois I Nous n'en pouvions être très-surpris après ce que nous avions appris à Upernavik, et cependant j'avais espéré que les hostilités seraient évitées par la sagesse et la prudence de nos hommes d'État. Notre émotion fut telle que ne la sauraient comprendre ceux qui, jour par jour, ont suivi la marche des événements. Nous apprîmes coup sur coup la désastreuse bataille de Bull's Run, le siège du fort Sumpter, les émeutes de Baltimore, la destruction de l'arsenal maritime de Norfolk, la perte de Harper*s Ferry, puis la prise d'armes générale et l'élan des volontaires.

Nous quittâmes Halifax aussitôt que le navire fut un peu réparé, et quatre jours après nous distinguions dans la brume la faible lueur des phares de Boston. Nous prîmes un pilote par le plus épais brouillard que j'aie vu au midi du cercle polaire ; un vent léger nous poussait vers le port, mais quelques heures avant l'aube le vent tomba tout à fait, la brume devint encore plus lourde, et nous dérivâmes pesamment dans la morte eau jusqu'à l'ancrage. Cette nuit était d'une tristesse navrante. Nous marchions au milieu du silence, les fanaux suspendus aux mâts des bâtiments immobiles sur leurs ancres ressemblaient aux flammes livides de cierges brûlant dans un charnier, les navires eux-mêmes nous faisaient l'effet de vaisseaux fantômes flottant dans l'air ténébreux. Jamais , dans nos plus grands dangers, l'équipage n'avait paru si abattu, si à bout de courage et de vie.

Le soleil commençait à verser dans l'atmosphère ses clartés indécises, lorsque notre ancre mordit le

fond du port ; mais il ne nous semblait pas que nous fussions arrivés, ni qu'une grande ville se trouvât tout près de nous. Nul n'était impatient de toucher la terre; chacun paraissait craindre quelque mauvaise nouvelle, et désirer en retarder Témotion le plus possible. — Je descendis sur le quai Long et entrai dans State-Street. Deux ou trois personnes passaient dans la brume épaisse et le bruit de leurs pas interrompait seul un silence pire que celui des solitudes arctiques. Entré dans la rue Washington, je me dirigeai anxieusement vers Touest. Je croisai un marchand de journaux. Je saisis une feuille, et la première chose qui frappa mes regards fut le récit de la bataille de Bull's Bluff où venaient de tomber tant de nobles fils de Boston I L'atmosphère semblait s'être revêtue de ténèbres en signe de douleur, et mener le deuil sur les morts de la cité I

Je me dirigeais vers la maison d'un ami, quand tout à coup je m'arrêtai, pensant que lui aussi devait être là-bas. Au milieu de cette ville que je connaissais si bien, je me sentais étranger comme un voyageur errant dans une contrée lointaine. Amis, nation, tout me semblait englouti dans une immense calamité ; triste et découragé, je retournai à bord enveloppé du morne brouillard.

La réalité terrible commençait à se faire jour dans mon imagination : la patrie que j'avais laissée heureuse et paisible était maintenant arrosée de sang humain ; une violente convulsion ébranlait les bases de Tunion nationale, et le pays que j'avais connu me semblait ne pouvoir plus redevenir ce qu'il avait été» Puis j'en vins à penser à ma propre carrière. En marchant par ces rues désertes, le récit de la bataille meurtrière dans les mains, je compris, pour la première fois, qu'il me fallait désormais abandonner une tâche qui m'avait déjà coûté tant de peines et d'efforts, laisser

avorter en sa fleur une œuvre à laquelle j'avais entièrement donné mon énergie et sacrifié les meilleures années de ma vie d'homme; qu'il fallait me dépouiller de toutes les espérances dont je m'étais bercé, de toutes les ambitions qui m'avaient soutenu à travers les fatigues ou les périls, et, cessant de poursuivre cette renommée attachée à l'heureuse conclusion d'une grande entreprise, renoncer à me faire une place honorable parmi ceux qui ont illustré l'histoire de leur pays et rehaussé l'éclat de son drapeau. En face des nouvelles qui, depuis Halifax, ne cessaient de nous arriver de plus en plus désastreuses; en face du devoir imposé à chacun par la patrie en danger , hésiter n'était plus possible.

Avant de redescendre dans ma cabine, lorsque tous nos amis ignoraient encore notre retour, j'avais pris la résolution d'ajourner à un avenir douteux Tœuvre dont je m'étais chargé, et je m'assis pour adresser au président Lincoln la demande d'un emploi immédiat dans le service public et l'offre de mon navire pour le transformer en canonnière.

Cinq années se sont écoulées depuis que la goélette les Etats- Unis se traînait vers son ancrage au milieu des ténébreuses vapeurs du port de Boston. La terrible commotion est maintenant calmée et fait partie des événements du passé. Les destinées des individus suivent toujours celles de leur pays : en présence des révolutions politiques et sociales, où les idées sont flanquées de baïonnettes et oîi tous les intérêt^ sont en jeu, il n'y a pas de place ni de loisir pour les études scientifiques ni pour les travaux qui ne concourent pas à la défense de la patrie.

Aussi, pendant longtemps, je ne m'occupai guère de l'avenir de mon entreprise, et les résultats acquis ont été en grande partie sacrifiés par ces retards. Je ne saurais dire aujourd'hui quand il me sera possible de

la recommencer; mais je n'y renonce point, et mes visées sont toujours les mêmes. Je désire fonder à Port Fouike une colonie temporaire, en faire le centre d'une série d'explorations scientifiques très-étendues, car mon expérience personnelle démontre suffisamment que le lieu est bien choisi. L'exécution de ce plan est d'autant plus désirable que le gouvernement prussien, de son côté, va se lancer dans les expéditions arctiques et, suivant les conseils du célèbre géographe Auguste Petermann, veut essayer d'arriver au pôle par les mers du Spitzberg.

Cette entreprise, comme la nôtre, momentanément retardée par la guerre, pourra s'effectuer, m'assure-ton, dans Tété de 1867 ou 1868 au plus tard (i). Le docteur Petermann espère, et avec raison, je le crois, que des navires à vapeur pourront s'ouvrir une route à travers la ceinture de glaces qui entoure le nord et l'ouest du Spitzberg, et pénétrer par là dans la mer libre du Pôle. Cette voie présente certains avantages sur celle du détroit de Smith; mais une exploration ayant pour base une station comme celle que j'ai projetée à Port Fouike aura des chances exceptionnelles de succès.

Notre dix-neuvième siècle sait profiter des recherches entreprises dans les diverses branches de la science par des hommes qui ne songeaient certainement pas au résultat pratique qu'on pourrait retirer plus tard de leurs laborieuses études. Les travaux désintéressés qui reculent les limites de nos connaissances, servent tous au progrès du commerce, de la navigation, des arts; en un mot, de tout ce qui intéresse le bien-être de l'humanité. Les découvertes qui ont eu le plus d'influence sur la marche de la civilisation n'avaient à l'origine qu'une valeur abstraite et n'excitaient guèred'in*

( i) Voir l'Introduction.

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térét en dehors des sociétés savantes. Le vaste système de communications que la vapeur infatigable étend au monde entier, en fécondant toutes les industries, dérive des expériences d'un enfant sur le couvercle de la bouilloire à thé de sa mère; le merveilleux réseau de fils télégraphiques qui parcourent les continents et plongent sous les mers, en donnant les ailes de la lumière à nos pensées, nous vient de la rencontre fortuite de deux morceaux de métal dans la bouche de Volta; les lentilles du gigantesque télescope de lord Rosse, qui font servir à des usages pratiques le mécanisme des cieux^ sont le résultat d'observations sur le pouvoir grossissant des gouttes d'eau ; Taiguille magnétique, qui guide les marins vers leur destination lointaine, est issue du contact accidentel de l'aimant et de Tacier : partout, les progrès les plus remarquables ont eu les commencements les plus infimes au premier abord. L'imprimerie, les machines à tissage, la photographie, toutes ces merveilleuses inventions ont eu des origines pareilles : des esprits attentifs ont interrogé la nature et levé le voile qui en cachait les mystères, sans se douter de la mine féconde qu'ils ouvraient aux chercheurs futurs. La marche de la science précède la marche de la race humaine; on ne demande plus, à ceux qui viennent nous annoncer des vérités encore nouvelles pour nous, a à quoi bon ce que vous faites et ce que vous dites ? » Quelque part que les hommes aient essayé d'agrandir les domaines de la richesse, de la puissance ou de l'utile, la science les a guidés, instruits, soutenus. Partout oti des hommes de bonne volonté ont voulu planter au milieu des peuples barbares l'emblème de la vraie religion, la science est allée devant eux, leur ouvrant les portes et leur aplanissant le chemin. Elle a déchiré l'épais rideau qui aveuglait Tesprit humain, préparé les voies au christianisme qui a banni les superstitions ancien-

nés de TOccident et qui, chaque jour, précipite dans la nuit du passé les débris du sombre panthéisme de rOrient, avec le grossier fétichisme des tribus encore sauvages.

La science et l'Évangile parcourent le monde en se donnant la main, renversent les barrières des préjugés, enseignent à Tesprit les choses pratiques de la vie présente, et à Tâme celles qui concernent la vie à venir.

Ayons donc courage et persévérance.

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