CHAPITRE IX
l'été polaire
La route est ouverte chaque été dans le chenal Kennedy. — Voyage à marches forcées, sans provision, depuis la baie Lady Franklin. — Nous retrouvons Jensen. — Nos denrées, cachées en allant, nous permettent d'accomplir notre périlleux retour.
— En vue de Cairn-Point, sur un glaçon en dérive. — Nous sautons à terre et rentrons péniblement au Port Foulke. — Le détroit de Hayes, — Projet d'une nouvelle expédition. — Dépérissement de la race des Esquimaux. — La végétation et la vie au lac Âlida. — Marche du Frère Jean. — Chasse aux guillemots. — Tempête de neige. — Végétation estivale.
— Terrasses prouvant l'exhaussement du sol. — Leur formation. — Transport des blocs erratiques. — Chasse aux morses. — Notre goélette est remise à flots. — Départ du Port Foulke. — Origine asiatique des Esquimaux.
Port Foulke^ 3 juin, — Je n'ai pas fait moins de deux mille quatre cents kilomètres depuis le 3 avril, et, si je compte notre première course de mars, ce chiffre s'élève bien à trois mille. Je suis quelque peu usé et abattu par ces terribles labeurs ; mais le repos, le confort de la vie civilisée, d'abondantes ablutions, le luxe d'un lit, ma table couverte de brillante vaisselle que remplissent les mets les plus recherchés qu'invente mon cuisinier suédois, tout cela forme un ensentible merveilleusement rajeunissant, et aussi puissant sur
moi que le fut la main d'Hébé sur lolas, le vieil invalide.
Tout a bien marché à bord de la goélette. Radclifife m'a présenté sonrapport et Mac Cormick me raconte en détail ses. aventures après qu'il m'eut quitté au milieu du détroit.. J'en parlerai plus tard, quand j'aurai transcrit les principaux incidents de mon voyage, pendant qu'ils sont encore frais dans ma mémoire. L'officier me prévient qu'il est impossible de réparer le navire de manière qu'il puisse affronter de nouveau les glaces, mais je ne veux point accepter cette conclusion sans un examen que je ne me sens pas encore le courage de faire. Pour tout dire, ces dernières journées m'ont terriblement secoué, et quoique l'atmosphère de ma cabine calfeutrée me paraisse suffocante après des mois en plein air, le docteur, qui me surveille.de près, m'ordonne de garder mon cadre un jour ou deux. Heureux encore qu'il ne me défende pas d'écrire I
Le canal de Kennedy est navigable; j'en suis sûr à présent. Reste à savoir si le détroit de Smith voudra bien nous livrer passage. Si j'avais un navire à vapeur, je ne douterais pas du succès ; mais, avec les voiles seulement, je n'ai pas la même certitude, quoique je sois loin de désespérer encore.
J'ai rapporté de mon voyage la conviction qu'une route vers le pôle s'ouvre chaque été au nord du cap Frazer. Je ne prétends pas qu'elle soit absolument désobstruée de glaces, mais elle est praticable au moins pour la navigation à vapeur. Ainsi la vraie difficulté est d'arriver au point précité. Je reviendrai sur ce sujet à mesure que l'occasion s'en présentera. Demain matin, je compte être assez remis de mes fatigues pour commencer la projection de ma carte, d'après les matériaux recueillis dans mon voyage.
Le cœur pénétré de gratitude envers Celui qui n'admet point qu'un passereau tombe à terre sans sa per-
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mission, j'ai le bonheur de dire que, pendant ces deux mois de périls, Il nous a tous garantis d'accidents graves ou d^nfirmités permanentes.
Mon carnet de poche ne raconte pas notre retour de ces parages lointains. Ce malheureux livre^ tout imprégné 4*humidité et fort peu présentable, est ouvert maintenant devant moi> et j'en copie les dernières lignes :
«... Forcés de faire halte contre un énorme mur de glace pour nous abriter d'une tempête qui nous a assaillis dès les premiers moments de notre retour vers le sud, nousavonsdix-huit kilomètres dans les jambes; il nous en foudra encore quatre-vingt-^x ou cent avant de rejoindre Jensen. Les chiens viennent de dé» vorer leur dernière ration. Il vente et il neige horriblement.... »
Nos malheureuses bétes étaient tellement exténuées que nous avions les plus grandes difficultés à les forcer à mettre une patte devant l'autre ; elles tomb^ent à plat dès que le fouet ne faisait pas son office, saxis trêve ni merci. Je ne les avais jamais vues dans un si pitoyable état. Une halte leur eût feit .plus de mal que de bien, car il ne nous restait pas un atome de provisions. Force était donc de marcher, de marcher toujours et d'arriver au camp de Jensen, ou dépérir dans la tempête ; par bonheur, nous avions vent arrière.
Nous continuâmes donc notre course sinueuse à travers les trombes de neige et nous réussîmes àatteindrela pointe septentrionale de la baie au midi de laquelle se trouvait le campement de Jensen.. Alors commença la plus terrible partie de notre route. Ce passage du golfe me revient à la mémoire comme le sombre et confus souvenir d'un affreux cauchemar : je sais à peine comment nous en avons pu sortir. Pendant ces dernières heures, nous n'avions plus dans l'esprit d'autre
sentiment que celui d'un immense besoin de nous, reposer pour dormir, et il est fort heureux que nous n'ayons pas tout à fait perdu la conscience des dangers qu'aurait entraînés la satisfaction de ce désir presque irrésistible.
Sans attendre leur repas, les chiens tombèrent sur la neige aussitôt qu'ils furent abandonnés à euxmêmes et enfournés dans la hutte que Mac Donald avait construite pour son malade; nous nous plongeâmes bientôt dans un sommeil léthargique.
Nous avions marché vingt-deux heures defmis nôtrehalte delà veille sous le bloc déglace.
Quand nous rouvrîmes les yeux, la bourrasque était tombée et le soleil brillait joyeusement. Mac Donald avait pansé les chiens et nous préparait un pot dc^café bien chaud et un dîner abondant que trentequatre heures de jeûne nous firent accueillir avec enthousiasme. Convenablement restauré, je montai sur la colline pour voir encore cette mer que nou& allions quitter. La tempête avait fait son œuvre; le ciel sombre qui indique la présence des eaux nous sui-. vait le long de la côte. Agrandies par le vent et les* petites vagues qui en rongeaient les bords, les flaques. couvraient un espace plus étendu. Déjà nombre d& crevasses s'avançaient tout près du rivage, et la charifzéredela banquette de glace se descellait visiblement.
Jensen ne.marchait encore qu'à grand'peine. Assis sur son traîneau, il se trouvait cependant assez fort pour conduire ses chiens, et nous transférâmes sur le véhicule de Khorr tout notre bagage dont, il est vrai, les dimensions étaient maintenant fort réduites : il ne nous restait plus que nospeaux de bison, une carabine» mes instruments et quelques échantillons géologiques.. Nos vivres étaient consommés jusqu'à la dernière once, et désormais nous étions condamnés à nous coucher
sans souper si nous ne réussissions pas, dans notre journée, à atteindre une de ces caches où, sous un monceau de pierres, nous avions déposé les provisions nécessaires pour un repas. Restait à savoir encore si les ours ne les auraient pas découvertes.
5 juin. — Après seize longues heures de marche, nous eûmes la bonne chance de trouver intact un de nos dépôts.
Je pus, dans la soirée, mesurer quelques-uns des glaçons jetés sur le rivage par la pression de la banquise. En certains endroits, ils étaient entassés les uns sur les autres de manière à former une barrière presque infranchissable ; sur quelques points, ils avaient soulevé ou redressé la banquette ; une table épaisse de vingt mètres et longue de trente-six, forcée de remonter la berge inclinée, avait poussé devant elle les débris accumulés à la base des rochers, puis, quand la cause de tout ce bouleversement avait dérivé plus loin, cette masse était restée encastrée sur le bord, son extrémité inférieure surplombant le plus haut niveau de la marée. D'autres blocs étaient empilés autour d'elle, et, forcés de contourner Ténorme amoncellement, nous dûmes grimper assez haut sur le flanc de la colline.
L'étape suivante fut encore plus difficile. Après nous être engagés dans de profonds amas de neige audessous du cap Frazer, nous ne pûmes réussir à atteindre les champs de glace, vu le mauvais état de la couche qui longeait le rivage. J'essayai par deux fois, et fus sur le point de payer cher ces tentatives : un de nos attelages plongea dans la mer et nous eûmes beaucoup de peine à l'en retirer ; puis, coirime, selon mon habitude, je servais de pilote à notre petite bande, le bâton à glace avec lequel je sondais le terrain s'enfonça subitement, et disparut sous la croûte pourrie. Nous ne désirions guère prendre un bain froid; aussi cet avertissement nous fit retourner à la glace de terre.
La route se trouva beaucoup meilleure dans la baie au-dessous du cap Napoléon, et nous atteignîmes le cap Hawks en deux journées. Il nous fallait maintenant reprendre notre ancienne voie et rentrer dans les blocs des glaces disloquées.
Il était tombé de la neige ; mais, en plusieurs endroits, le vent Tavait balayée de dessus les traces que nous avions laissées en allant vers le nord, ce qui nous permit de retrouver facilement les petits dépôts dont nous les avions jalonnées. A une exception près, ceux-ci avaient échappé aux recherches des ours; mais, notre première étape, à partir du cap Hawks, ayant été franchie assez rapidement, nous pûmes économiser la première cache que nous rencontrâmes, et nous faire ainsi une réserve d*un jour d'approvisionnement : bonne fortune sur laquelle nous n'avions pas osé compter.
La côte du Groenland parut enfin à l'horizon ; elle s'éleva peu à peu, et nous arrivâmes en vue de Cairn- Point. Pourtant l'état du ciel, depuis quelque temps, nous annonçait la rapide approche de la débâcle et révélait une mer ouverte s'étendant jusqu'au cap vers lequel nous nous dirigions. Au nord seulement du promontoire, la glace paraissait solide encore, et, pensant atterrir dans cette direction, nous nous dirigeâmes sur l'ancienne couche raboteuse et épaisse, en évitant avec soin la nouvelle, poreuse partout et déjà complètement usée en divers endroits. A près de deux kilomètres de la terre, s'ouvrait une fissure de trente centimètres de largeur seulement; nous sautâmes par dessus et continuâmes notre route. Par malheur, un vent violent soufflait du détroit, et non loin du rivage, l'eau, nous barrant le chemin, nous força de retourner au large. A notre stupéfaction, à notre horreur, pourrais-je dire, la crevasse que nous avions' traversée s'ouvrait maintenant d'une vingtaine de mètres : nous
étions sur un glaçon qui dérivait vers la hautç mer!
Son mouvement, du reste, s*opérait avec lenteur. Après quelques instants d*indécision sur ce que. nous avions à faire, nous nous aperç\imes que le bord extérieur de ce glaçon marchait seul assez vite, taudis son extrémité opposée restait presque stationnaire : un petit iceberg échoué sur le fond et encore attenant à notre radeau, formait un pivot autour duquel nous commencions à tourner. S'il pouvait, résister, le glaçon devait immanquablement frapper la terre. Revenant donc à l'espoir, nous allâmes de ce côté.
L'événement si ardemment désiré ne se fit pas at* tendre; la marée haute nous favorisait, et au moment même de la collision, nous nous élançâmes prestement sur la glace 4e terre. Le contact ne fut pas d^ longue durée; la glace pourriç se détacha de Ticeberg qui nous avait donné un secours si opportun, et nous ne fûmes pas.^chpsrdfs ja voir s'éloîgner sans nous. . Nos chiens qui avaient: VÂiUam!n.ent supporté les fatigues du voyage vers le jiprd, étaient, en ce moment complètement fourbus. Les faibles. i;£([t^a$ du retour avaient été insuffisantes pour réparer leurs forces*: en outre, nous n'avions pas prévu qu*)! leur faudrait traîner Jensen quelques jours durant. Dès notre première journée au milieu des glaces, Tun d'entre eux mourut dans les convulsions ; deux autres le suivirent bientôt et je me décidai à fusiller un quatrième qui ne pouvait plus ni tirer, ni même suivre. A ma grande surprise, aussitôt que la balle Teut atteint, ne le blessant que légèrement, mais lui arrachant un cri terrible, ses camarades lui coururent sus et le dévorèrent en un clin d'œii; ceux qui furent assez heureux pour en happer quelque fragment, déchiraient les derniers lambeaux de sa chair que l'écho de son hurlement s'é:eignait à peine dans les solitudes.
Au-dessus de la Pointe du Cairn, la mer était en-
combrée de glaces éparses, évidemment détachées par une tempête très-récente. En longeant la terre, nous pûmes descendre le long de la c6te et arriver au cap Hatherton; mais plus loin, la banquette elle-même avait disparu, et il nous fallut monter sur le rivage. Comme il était impossible de franchir les montagnes avec les traîneaux, nous les abandonnâmes pour revenir plus tard les chercher avec une embarcation.
Exténués comme nous Tétions, et souffrant cruellement des pieds, la route de terre nous parut trèslongue et très-fatigante; mais nous nous en tirâmes •encore mieux que les chiens. Dès qu'ils se sentirent débarrassés de leurs traîneaux, la plupart d'entre eux s'écartèrent et refusèrent de nous suivre ; nous les appelâmes en vain; mais je ne m*en inquiétai pas davantage, pensant qu'une fois reposés ils sauraient bien trouver notre piste. Trois seulement nous restèrent fidèles : notre brave vieux Ousisoak, Arkadik, sai vaillante compagne, et Nenok, le plus beau des chiens de Kalutunah. Trois autres n'ont pas tardé à nous rejoindre, mais j'ai envoyé inutilement à la recherche des quatre derniers. Je crains qu'ils n'aient pas eu la force de se traîner jusqu'ici.
Voilà donc mon' voyage terminé.
S juin, — J'ai fini de dessiner ma carte et, comme je l'ai déjà remarqué, je trouve que la côte, du cap Sabine au cap Frazer, diffère quelque peu de celle qui fut dressée d'après mes relèvements de 1854. Je souffrais alors d'une ophthalmie partielle, l'atmosphère était chargée de vapeurs, et je ne vis pas le détroit qui s'ouvre à Touest, au-dessus du cap Sabine, et dont l'existence m'a été surabondamment confirmée pendant notre voyage de retour. Mes matériaux, coordonnés maintenant et reproduits sur la carte, donnent une idée correcte de cette côte.
L'orée de ce canal est un peu plus large que celle
du détroit de Smith, mais elle se rétrécit promptement à partir d'un vaste estuaire ressemblant à celui du détroit de la Baleine. Suivant toute vraisemblance, et bien que je n'aie pas pu le constater, il s'étend vers l'ouest, parallèlement à ceux de Jones et de Lancaster, entre deux grandes îles : les Terres de Grinnell et d'Ellesmere.
J'avais imposé à ce détroit le nom de mon navire; il porte aujourd'hui le mien.
Les extraits de mon journal que j'ai cités plus haut, suffisent pour donner au lecteur un aperçu du résultat de mes courses en traîneau. Il sait que je les regardais seulement comme les préliminaires d'une future exploration. Désormais, je connaissais mieux les glaces du détroit; la délimitation précise de la ligne de côtes me faisait calculer plus correctement Tin- Huence de la débâcle d'été. Les glaces pourries dans le canal Kennedy à une période aussi peu avancée que le mois de mai et l'existence d'une mer libre au delà ne me laissaient aucun doute sur la possibilité d'y naviguer dans une saison qui ne serait pas exceptionnellement défavorable.
Tout dépendait maintenant de l'état du navire.
C'est alors que je constatai que l'état déplorable de la goëleite allait me forcer très-probablement à renoncera gagner avec elle le canal Kennedy et par suite la mer Polaire. Pour les tentatives d'une autre année, je ne pouvais compter sur les tiraîneaux ni sur Tembarcation. Avec ces seules ressources, je n'avais pu réussir à transporter mon bateau par-dessus les terribles glaces du détroit de Smith, et je me trouvais plus pauvre en chiens que jamais. Un des six qui avaient survécu au voyage, était mort quelques jours après notre arrivée, d'épuisement absolu, et un autre avait été rendu à Kalutunah.
Je commençai donc à réfléchir sérieusement s'il ne
serait pas plus sage de retourner en Amérique, d'y radouber le navire, d'ajouter, chose.de toute importance, la vapeur âmes ressources et de revenir immédiatement. Une fois arrivé au cap Isabelle avec un navire convenable, j'étais tout à fait certain de m'ouvrir une route jusqu'au canal Kennedy et de parvenir enfin au pôle boréal en dépit des luttes et des dangers. La vapeur devait augmenter. beaucoup mes chances de succès.
Dès que j'eus tenu conseil avec Jensen et Kalutunah, je demeurai convaincu qu'en ramenant deux navires, dont Tun resterait à Port Foulke et l'autre nous porterait vers le nord, l'avenir et le succès de notre expédition étaient certainement assurés. Je me proposais d'établir une colonie ou station permanente de chasse auprès du lieu de notre hivernage ; je voulais y rassembler les Esquimaux, organiser une vigoureuse escouade de chasseurs et obtenir de leur industrie tout ce qui était indispensable pour soutenir indéfiniment un système d'exploration poursuivi jusqu'au pôle. Jensen^ fort de son expérience, acquise au milieu des colonies groè'nlandaises , m'approuvait d'une manière complète et il accepta sans hésitation l'offre que je lui fis de le nommer surintendant de l'établissement projeté. Kalutunah se réjouissait de la perspective de voir se rassembler son peuple, et je n'en étais pas moins heureux que lui. Mes rapports avec cette race qui s'éteint si rapidement m'avaient appris à sympathiser avec la condition de ces pauvres tribus, et je m'intéressais vivement à leur sort. Les misères dé leur vie les assaillent sans relâche, et si la philanthropie et la bienfaisance chrétienne ne viennent pas à leur secours, ces infortunés nomades des parages glacés seront avant un demi- siècle avec les choses du passé.
Le chef me demanda d'abord si je n'avais point
^oimaux dans mon Yoyage. Sur le point de Vais souvent causé avec lui de Textension de ers le Nord, et il m'avait rapporté une tradi- ,n établie parmi ses compatriotes, suivant labeurs ancêtres auraient vécu fort loin au nord aU!». Dîen qu'au midi. A une époque assez récente, la tribu qui habite le rivage , depuis le cap York jusqu'au détroit de Smith, a été séparée des autres par i'invasion des glaces venant de la mer et du continent. Kalutunah croyait qu'il existe encore des Esquimaux dans ces deux directions. Je ne fais pas de doute qu'autrefois les naturels de cette côte ne pussent librement communiquer avec ceux qui habitaient les parages d'Upernavik, le long de la baie de Melville, et Kalutunah pense qu*il en était de même dans la direction opposée. Les glaces se sont accumules dans le détroit de Smith comme dans la baie de MelviUe, «t les riches territoires de chasse, qui s'étendaient jusqu'au pied du glacier de Humboldt, sont aujourd'hui des solitudes désolées, rarement parcourues par quelque créature vivante. Sur les côtes, Kane a reconnu en divers endroits les vestiges d'anciennes huttes, et plus bas encore, vers la bouche du détroit, on en voit plusieurs de dates récentes. Près de Caim- Point s'en trouve une, abandonnée seulement l'année qui précéda la visite du docteur en i853 ; elle n'a pas été occupée depuis. Celles qu'on découvrit â Port van Rensselaer n'avaient pas servi â la génération actuelle.
Je racontai au nalegak que nous avions reconnu des vestiges de son peuple sur la Terre de GrinncU^ mais cela ne le satisfaisait pas complètement ; il avait espéré que je ramènerais de mon voyage des Esquimaux, vivants. Malgré cette déception, il se montra heureux de voir se confirmer les récits de ses ancêtres et ajouta que, si j'avais poussé plus loin, j'aurais
LA MER LIBRE DU PÔLE 2l5
trouvé bon nombre d'indigènes. « U y a là -bas de bons territoires de chasses, force oumenaks (bœufs musqués), et, partout oîi il y a de bons territoires de chasses, on est sûr de trouver des Esquimaux. »
Kalutunah devint plus triste que je ne Tavais jamais vu, lorsque je lui parlai de l'avenir de sa race : « Hélas! dit-il, nous serons bientôt tous partis! » Quand il entendit que je comptais revenir à Port Foulke, que des hommes blancs s'établiraient près d'Étah pendant plu^ieurs.années, il ajouta vivement : « Revenez donc bientôt, ou il n'y aura personne ici pour vous souhaiter la bienvenue (i) ! »
Il est vraiment douloureux de réfléchir sur les destinées de cette petite tribu. Ces races ont beaucoup de points dignes d'admiration. Elles ne soutiennent leur pauvre existence qu'au prix des plus énergiques combats contre des obstacles qui nous décourageraient : souvent, des Esquimaux restent sans nourriture pendant des journées entières ; ils ne la conquièrent jamais qu'au prix du danger ; aussi le lien qui les rattache à la vie est-il bien faible. Ils n'ont d'autre champ de récolte que la mer et, ne possédant pas de bateaux pour y suivre leur proie, ils doivent attendre que la marée ou le changement de saison ouvre quelques fissures, le long desquelles ils errent à la recherche des phoques ou des morses qui viennent y respirer. Les chances incertaines de ces chasses difficiles les forcent souvent de s'abriter en hiver sous de grossières huttes de neige ; en été, ils n'ont que les oiseaux aquatiques en place des animaux marins, qu'ils ne savent guère capturer lorsque les glaces ont dérivé au large.
D'après les détails donnés par Hans et Kalutunah, je ne crois pas que la tribu soit composée aujourd'hui
(i) Hall a constaté également le dépérissement de cette race des Esquimaux. {Revue Britannique, septembre i863, p. 67.) — J. B.
de plus de cent personnes. Elle aurait même bien di* minué depuis le départ de Kane en i855. Hans m'a tracé à grand'peine une esquisse de la côte^ du cap York au détroit de Smith, et y a placé les villages, si on peut donner ce nom aux lieux habités par les Esquimaux. Ils sont toujours situés sur le bord de la mer et, pour la plupart, sont composés d'une seule hutte. La station la plus importante en compte trois. Inutile de décrire ces demeures, qui ressemblent toutes à celle du nalegak à Etah.
Une nouvelle visite au Frère Jean me prit une semaine. Je plantai ma tente près du lac Alida, et nous procédâmes méthodiquement à mesurer et à photographier notre vieille connaissance du dernier automne.
Nous arrivâmes au lac au milieu d'une scène fort animée. Le blanc tapis était presque entièrement enlevé de la vallée et, quoique les fleurs n'eussent pas encore paru, la verdure couvrait déjà les bords dç l'eau, et sous la neige même, poussait fraîche et vivace entre le gazon gelé; les tendres bourgeons ouvraient îeurs petites feuilles, et les plantes paraissaient tout aussi heureuses du retour du printemps que leurs ambitieuses cousines de nos chaudes régions. Dé nombreux troupeaux de rennes descendaient des montagnes pour paître Therbe nouvelle, des ruisseaux bouillonnants et de capricieuses cascades mêlaient leur aimable musique au gazouillement des oiseaux poisés par myriades sur les pourtours du lac, perchés sur les falaises ou fendaât les airs en troupes si serrées que parfois elles semblaient un nuage noir nous cachant le soleil. C'étaient des guillemots nains, palmipèdes de la grosseur d'une caille; le bruit de leurs ailes rapides et de leurs cris continuels me rappelait le murmure de la tempête agitant les grands arbres d'une forêt. La vallée étincelait au soleil du matin qui
rayonnait sur le glacier et revêtait de magnificence les montagnes, les collines et la plaine.
L*aspect du Frère Jean avait beaucoup changé. D*énormes blocs détachés gisaient maintenant épars dans la vallée; le glacier lui-même $*inclinait encore plus sur sa pente et refoulait devant lui les rochers, les neiges et les débris de glace en une moraine confuse formant comme une immense vague. Sa marche vers la mer était continue et irrésistible.
Tous calculs faits, j'ai pu établir que le centre du glacier est descendu de trente mé;tres vers la mer, en moins de six mois.
Quelques jours après, je prévins le nalegak que je désirais l'accompagner à une chasse aux guillemots. Le digne personnage arriva de fort bonne heure à ma tente, tout fier de la faveur que lui faisait le grand chef, et s'empressa de me conduire vers les rochers de la côte. Nos oiseaux y étaient encore plus bruyants que de coutume; ils revenaient en bandes immenses de la mer où ils avaient déjeuné (i). Kalutunah portait, au bout d'un bâton de plus de deux mètres, un petit filet de légères courroies de phoque, nouées trèsingénieusement. Après avoir longtemps trébuché sur les pierres raboteuses et tranchantes, nous parvînmes à mi-chemin de la base des falaises : le nalegak se tapit derrière un rocher et m'invita à suivre son exemple. A quelques exceptions près, les bandes nombreuses qui s'agitaient au-dessus de nos têtes n'étaient
(i) Little auk des navigateurs anglais. — Uria minor de Brisson. — Petit pingouin de BufFon. — Uria aile selon Temmink. — Arctica aile selon Richardson. — {The polar Régions.) — F. de L. Comme tous les autres palmipèdes arctiques, les guillemots se nourrissent des diverses variétés d'invertébrés marins, crustacés pour la plupart^ qui pullulent dans les mers polaires. C'est cette abondance de la vie organique dans les eaux boréales qui y attire ces oiseaux en si grand nombre , pendant la saison des couvées qui commence en juin et finit en août. — J. H.
composées que de mâles. Ik couvraient une pente de près de deux kilomètre» de large; on les voyait sans cesse passer à peine à quelques pieds des rochers, parcourant dans leur vol rapide toute l'étendue des falaises, pour revenir un peu plus haut dans les airs et recommencer encore le même circuit. Parfois des centaines ou plutôt des milliers de ces jolis oiseaux s'a* battaient soudain comme à Tordre de quelque chef, et en Un clin d'œil^ sur une superficie d'une dizaine de mètres/ ks rocs disparaissaient €OUs la bande pressée; tout ào^ noir et leur poitrine d'un blanc pur bigarraient fort agréablement la colline.
Je suivais leurs évolutions avec beaucoup d'intérêt ; mais Kalutunah; tout entier à sa besogne, me pria de ne plus relever la tête : les oiseaux m'aperceVaient et volaient beaucoup trop haut. Je fis comme le désirait mon sauvage compagnon, et la chasse commença bientôt. Ils s'approchaient tellement de nous que f aurais pu, ce me semble, en abattre avec mon banoet. Kalutunah s'était préparé sans bruit; îl lança son filet au milieu d'une troupe épaisse, et une demi-douzahie d'oiseaux, étourdis par le coup, restèrent engagés dans les mailles; il fit prestement glisser le bâton, etcom-^ primant d'une main les pauvres petites créatureJv pendant que de l'autre il les sortait une à une,- fl écrasa leur tête entre ses dents et croisa leurs ailes sfllr leur dos pour les empêcher de voleter plus loin; piii^ le vieux barbare me regarda d'un air detriom}rfieeÉI crachant le sang et les plumes qui lui remplissai^t la bouche. Il continua à jeter son filet et à le retijm* avec la même dextérité, jusqu'à ce qu'il eût mia uœ centaine de victimes dans son sac. Nous- retour* nâmes alors au camp, faire un excellent repas de ce gibier ainsi capturé au mépris de toutes les règles de l'art. Garl prépara un immense salmis, pendant que le nalegak se divertissait à déchirer les oiseaux
EaquimBu cliasunE aux guilleniols (pngc 31S).
et à en dévorer la chair crue encore toute chaude.
Notre séjour dans la vallée fut brusquement terminé par une violente tempête de neige qui nous força tous à chercher au plus tôt un refuge ailleurs. La trombe venait de Touest; elle arracha la tente de Hans^ la fit tournoyer comme un ballon et finit par la jeter au milieu du lac. Les Esquimaux partirent pour Étah sans perdre de temps à déplorer leur infor*tune. Comme ils passaient devant notre campement, Kalutunah mit le nez à notre porte, et en dépit de la terrible rafale et de la neige qui le couvrait de la tête aux pieds, le même imperturbable sourire s'épanouissait encore sur sa figure, a Si tu avais vu la tente de Hans ! » dit-il en se tenant les côtes au souvenir de la malheureuse famille subitement dépossédée de son abri, dont les parois de peaux s'envolaient emportées sur les eaux du lac. Mais Thilarité du nakgak ne connut plus de bornes quand il ajouta, tout joyeux», que la tempête augmentait et que notre tour allait venir. La prédiction du vieux sauvage ne tarda pas à se réaliser. Un grand bruit se fit entendre; la tente sous laquelle était installé notre appareil photographique venait de céder sous la pression du vent, les^ instruments avec les plaques étaient lancés sur les rochers et les verres brisés en mille morceaux. Nous. courûmes dehors recueillir les épaves du naufrage ; mais à Tinstant même nos palans furent arrachés, et notre toile, comme la tente de Hans, nous abandonna sans défense à la fureur de la tempête.
Nous retournâmes en toute hâte au navire; il se trouvait dans une situation assez critique : les vergues qu'on avait replacées donnaient prise à la rafale, et la goélette étant encore solidement fixée dans la glace, les mâts subissaient une dangereuse tension et couraient risque de se rompre. Je as assujettir à leur cime de forts cordages liés à des pieux enfoncés dans la
glace du côté opposé à la tempête. Le vent chassait dans la baie d'immenses débris formés par la débâcle, les monts de glace voguaient au large et la mer libre s*avançait à moins d'un demi-kilomètre du navire.
22 juin. — Il y a juste six mois que j'écrivais : le soleil a atteint aujourd'hui sa plus grande déclinaison australe, et nous avons passé le minuit de Thivcr. C'est tout le contraire maintenant : la lumière continuelle a succédé aux constantes ténèbres, et un monde d'activité joyeuse remplace notre pénible solitude d'autrefois.
« L'hiver est passé, les fleurs vont émailler la t^rre, le temps des oiseaux et des chants est revenu. »
Et cette longue nuit d*où nous sortons nous semble maintenant un réve^étrange.
23 juin. — Journée magnifique. Vent léger du sud, thermomètre à huit degrés centigrades au*dessus de zéro. Avec mes jeunes amis, je suis allé recueillir des plantes et des lichens : ces derniers tapissent presque entièrement les rocs; une variété surtout, de couleur orangée et qui s'étend en immense et grossier tissu, communique aux falaises une teinte assez agréable, tandis qu'une autre, la tripe de roche^ fort abondante aussi, donne un aspect lugubre aux pentes pierreuses qu'elle recouvre. J'ai rapporté une belle collection de ,ileurs ; c'est maintenant, je crois, qu'elles s'épanouissent en plus grand nombre : elles se sont ouvertes ici quelques jours plus tôt qu'à Port van Rensselaer, en 1854. J'ai dans ma cabine un joli bouquet que je renouvelle à volonté sur le rivage du petit lac, derrière l'observatoire (i).
(i) I Ranunculus nivalis. — a Papaver nudicaule. — 3 Hesperis Pallasii. — 4 Draba alpina. — 5 Draba corymbosa. — 6 Draba hirta. — 7 Draba glacialis. — 8 Draba rupestris. — 9 Cochlearia officinalis. — 10 Vesicaria arctica. — 11 Arenaria arctica. — 12 Stellaria humifusa. — i3 Stellaria stricta. — 14
2 juillet. — Après de nouvelles averses, j'ai passé ces deux dernières journées à prendre des alignements de notre petite anse jusqu'au golfe et à lever le plan des terrasses (i). J'en ai compté vingt-trois qui s'élèvent très-régulièrement jusqu'à une altitude de trente-sept mètres au-dessus de la hauteur moyenne des marées. La plus basse en est à onze mètres et, à partir de ce points elles s'étagent avec la plus grande symétrie, se composant de galets arrondis par l'action des eaux.
Ces terrasses, dont j'ai reconnu l'existence dans plusieurs localités analogues, sont des monuments géologiques pleins d'intérêt, qui constatent ici le soulèvement graduel des terres groënlandaises au nord du soixante- seizième degré de latitude. A partir du cap
Cerastium. — i5 Silène acaulis. — i6 Lychnis apetata. — 17 Lychnis pauciflora. — 18 Dryas integrifolia. — 19 Dryasoctopelala. — 20 Potentilla pulchella. — 21 Potentilla nivalis. — 22 Alchimilla vulgaris. — 23 Saxifraga oppositifolia. — 24 Scxifraga flagellaris. — 25 Saxifraga caespitosa. — 26 Saxifraga rivularis. — 27 Saxifraga tricuspidata. — 28 Saxifraga cornuta. — 29 Saxifraga nivalis. — 3o Leontodon palustre. — 3 1 Campanula linifolia. — 32 Vaccînium uliginosum. — 33 Andromeda tetragona. — 34 Pyrola chlorantha. — 35 Bartsia alpina. — 36 Pedicularis Kanei. — 37 Armeria Labradorica. — 38 Polygonum vivîparum. — 39 Oxyria didyma. — 40 Empétrum nigrum. — 41 Betula nana. — 42 Salix arctica. — 43 Salix herbacea. — 44 Luzula (trop jeune). — 45. Carex rigida. — i\ù Eriophorum vaginatum. — 47 Alopecurus alpinus. — 48 Glyce-?^ ria arctica. — 49 Poa arctica. — 5o Poa alpina. — 5i Hierocloa alpina. — 52 Festuca ovina. — 53 Lycopodium annotinum. — J. H.
(i) Ces terrasses formées par les érosions glaciaires se retrouvent partout. Elles sont aussi évidentes en France, par exemple dans le Périgord, qu'en Ecosse, à ce qu'on appelle les routes parallèles de Glcnroy ; MM. Milton et Cheadie ont si- 'gnalé les trois étages de terrasses qui existent dans la vallée lie la Bonaparte en Colombie Britannique (De l'Atlantique au Pacifique, etc., p. 324, et dans notre abrégé, ch. yiii). Bien plus, Agassiz a retrouvé des traces glaciaires identiques dans tout le Brésil. (Voyage au Brésil, ch. viii et ix.) — J. B,
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York (i), au contraire, le sud da même pays s'enfoece sous les eaux. Les preuves de cet affaissement, qui •continue encore depuis Foccupation européenne, sont trop bien établies pour que je m'y arrête en ce moment : d'ailleurs, je ne veux m'occuper ici que des régions plus septentrionales. Autour des saillies trèsproéminentes, dans les lieux où le courant est rapide et la glace poussée avec force contre la terre, les rocs, usés par le frottement, deviennent polis comme la surface d'une table : on peut s'en assurer sans peine lorsque l'eau est suffisamment claire. Il en est de même bien au-dessus du niveau de la mer, jusqu'à une élévation que je n'ai pu nulle part déterminer avec exactitude, maris qui correspond généralement à l'altitude des terr^ses de Port Foulke, dont la plus haute, je l'ai dit, est à trent&rsept mètres Au niveau moyen des marées. A Catrn-*Point,- les phénomènes d'érosion sont très-marqués et la ligne de démarcation, séparant le roc de syénite poli par les eaux de K:elui qui est encore brut et raboteux, est parfaitement tranchée. La même chose a lieu à l'île Littleton (ou plutôt à l'îlot Mac Gary, situé immédiatement au large), et se retrouve, sur la côte opposée, à la Terre de -Grinnell, oti les berges en gradins portent témoignage de ces soulèvements successifs.
Il est curieux d'observer ainsi, s'accomplissant sous no& regards, les événements géologiques qui, dans les latitudes plus méridionales, se sont passés pendant l'époque glaciaire, et qui se manifestent non-seulement par Térosion des rocs de Cairn- Point et d'autres promontoires, mais aussi par les transformations opérées dans la profonde mer. C!est ici que la banquette de glace a une influence considérable. Cette ban-
(i) C'est le cap qui termine au nord la baie de Mel ville. — J. B. . " . »
quette est tout simplement la glace tabulaire, collée pour ainsi dire contre le rivage; la ceinture d'hiver des côtes polaires. Elle est large ou étroite suivant que la berge s'incline en pente douce vers la mer ou y plonge brusquement. Se disloquant presque toujours à la fin de Tété et emportant sur les eaim les masses des rochers écroulés des falaises, elle les laisse tomber à mesure qu'elle se dissout elle-même. La quantité de débris ainsi charriés au large est immense, et pourtant presque infime en comparaison de ceux que fournissent les moiits de glace flottants : le poids des roches et du sable, qui se mêlent à ces derniers, pendant qu'ils sont encore attachés au glacier, est parfois suffisant pour ne laisser paraître hors de l'eau qu'une très^petite partie de< leur volume. La (nasse glacée se désagrège peu à peu, les matières plus lourdes coulent au fond de TOcéan et, st les lieux où elles reposent s'élèvent un jour au-dessus du niveau de la mer, quelqae géologue des ^siècles futurs sera peut-être aussi embarrassé de drre comment elles se trouvent là,* qos eenx de notre génération le sont pour expliquer Porigine des blocs erratiques de la val-' lée du Connectictri.
3 juillet, — Cette journée a été marquée par une chasse aux morses, qui peut compter dans la vie d'un chasseur. Beaucoup de glace brisée nous arrivait du détroit dans ces derniers temps, et^ sous le brillant soleil, ces animaux aiment à sortir de la mer pour dormir et se prélasser sur les glaçons.
Ce matin, j'étais sur la colline, occupé à choisir remplacement d*un cairn, lorsque mon oreille a été frappée de rauques beuglements; alors, en me tournant vers le large,, j'ai vu la banquise poussée par la marée en travers de l'ouverture de notre petit golfe, et toute couverte de morses remplissant l'air de leurs cris bizarres. Ils faisaient songer aux troupeaux du
vieux Protée; les glaçons en étaient chargés aussi loin que Toeil pouvait s'étendre. On les aurait comptés par centaines et par milliers.
Je me hâtai de revenir à bord et de faire appel aux gens de bonne volonté. Bientôt une baleinière portant trois carabines, un harpon et des rouleaux de lignes, fut traînée sur la glace et lancée rapidement à la mer. Il nous fallut famer pendant quatre kilomètres avant d'atteindre le bord de la banquise. Deux ou trois douzaines de morses étaient couchés sur le glaçon vers lequel nous nous dirigions. Ils le couvraient presque en entier. Pêle-mêle les uns contre les autres, étendus au soleil, ou s' étirant et se roulant paresseusement, comme pour exposer à ses rayons toutes les parties de leur lourde masse, ils ressemblaient à des pourceaux gigantesques , se vautrant avec délices : évidemment, ils ne soupçonnaient pas le danger. Du reste, nous nous approchions secrètement, ayant mis des sourdines à nos avirons.
A mesure que diminuait la distance entre nous et notre gibier, nous commencions à comprendre que nous aurions affaire à de formidables adversaires. Leur aspect était effrayant au possible et nos sensations peuvent se comparer à celles du conscrit lorsqu'il entend pour la première fois l'ordre de charger l'ennemi. Si la honte de l'aveu ne nous eût retenus, nous aurions tous, je crois, préféré battre en retraite. Leur peau rude et presque sans poil, épaisse de deux centimètres et demi, me rappelait singulièrement la cuirasse d'un vaisseau blindé, pendant que les énormes défenses qu'ils brandissaient avec une vigueur que leur gaucherie ne diminuait en rien, menaçaient de terribles accrocs les bordages de l'embarcation et les côtes du malheureux qui aurait la mauvaise chance de tomber à la mer au milieu de ces brutes. Pour compléter la laideur de leur expression faciale, que les défenses rendaient déjà
assez formidable, la nature leur a donné un large museau épaté, dont la partie inférieure est toute par- • semée de rudes moustaches semblables aux dards du porc-épic et remontant jusqu'au bord de narines trèsouvertes. L'usage qu'ils font de ces piquants est aussi problématique que celui de leurs défenses ; je suppose que ces dernières leur servent à la fois d'armes de combat et de dragues pour détacher du fond de la mer les mollusques qui forment leur principale nourriture. Deux vieux mâles du troupeau partageaient leur loisir entre le sommeil et les querelles; de temps à autre, ils s'accrochaient par leurs défenses, comme pour s*entamer la face, quoique du reste ils parussent traiter la chose avec assez d'indifférence, leurs dents ne faisant point brèche dans leur derme épais. Ces dignes personnages, qui devaient avoir environ cinq mètres de longueur, et dont la circonférence égalait celle d'une barrique, relevèrent la tête à notre approche et, après nous avoir considérés à leur aise, parurent trouver que nous ne méritions pas une plus longue attention. Ils essayèrent encore de se transpercer mutuellement, puis retombèrent endormis sur la glace. Cette calme indifférence était bien un peu alarmante pour nous. S'ils avaient montré le moindre signe de crainte, nous aurions pu y puiser quelque encouragement; mais ils semblaient faire si peu de cas de nos personnes quUl ne nous fut pas très-facile de conserver le front d'airain avec lequel nous nous étions jetés dans l'aventure. Cependant il était trop tard pour reculer; nous avançâmes donc, tout en nous préparant au combat.
Outre les deux mâles, le groupe contenait plusieurs femelles et des jeunes de tailles diverses, quelques-uns encore à la mamelle, des veaux d^une année et d'autres parvenus déjà aux trois quarts de leur croissance. Les premiers n'avaient pas encore de dents; elles com-
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mençaient à poindre chez les autres, celles des plus âgés étaient de toutes les grandeurs; les défenses des deux taureaux, cônes solides d*ivoire recourbé, avaient à peu près un mètre. Il est probable qu'aucun d'eux n*avait vu de bateau; mais, quand nous fûmes arrivés à trois longueurs d'embarcation de leur radeau de glace, la bande entière prit l'alarme. Nous étions prêts pour l'attaque. Le morse enfonce toujours dès qu'il est mort, à moins qu^on ne le retienne au moyen d'une forte ligne, et nous n'avions que deux chances de nous rendre maîtres de notre gibier : il fallait ou bien le harponner solidement, ou bien le tuer sur le glaçon même, chose assez difficile, car l'épaisseur de leur derme détruit la force du plomb avant qu'il ait pu atteindre quelque partie vitale; souvent même il s'aplatit sur la surface; enfin, le crâne est si dur qu'une balle ne peut guère y pénétrer qu'à travers l'orbite de l'œil.
Miller, froid et courageux marin, qui avait poursuivi les baleines dans les parages du nord-ouest, prit le harpon et se tint à l'avant, pendant que Knorr, Jensen et moi, nous étions à l'arrière, nos carabines en main. Chacun choisit son but et nous tirâmes ensemble par-dessus les têtes des rameurs. Aussitôt que les armes furent déchargées, j'ordonnai de laisser porter, et le canot fila comme une flèche au milieu des animaux effrayés qui se précipitaient pêle-mêle dans la mer. Jensen avait atteint un des taureaux au cou, et Knorr tué un des jeunes qui fut entraîné à l'eau dans le tumulte général et coula immédiatement. Ma balle pénétra quelque part dans la tête de l'autre vieux mâle et lui arracha un beuglement terrible, plus fort, j*ose le dire, que celui du taureau sauvage des Prairies. Pendant qu'il roulait dans la mer, soulevant des flots d'écume qui nous couvraient de leurs fusées, il faillit atteindre la proue du canot, et Miller, en
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habile chasseur, profita de cet instant pour lancer son harpon.
Le troupeau tout entier plongea dans la profondeur des eaux et la ligne se de'roula sous le plat bord avec une vitesse alarmante ; mais nous en avions une bonne provision et elle n'était pas encore au bout de son rouleau, qu'elle commençait à se détendre : les animaux remontaient. Nous ramenâmes la ligne à nous, en nous tenant prêts pour ce qui allait suivre. La ligne vint à s'emmêler en ce moment autour d'une des pointes des glaces qui flottaient autour de nous, et nous aurions couru un fort grand péril, si un des matelots n'eût lestement sauté parmi les glaçons et dégagé la ligne ainsi que la baleinière.
Quelques minutes après, le troupeau reparaissait à la surface de la mer à environ cinquante mètres de nous, et entourant encore l'animal blessé. Miller tirait vigoureusement sur le harpon et la bande entière s'élança vers notre canot. Alors commença une scène impossible à décrire. Tous poussaient avec ensemble le même cri sauvage, lamentable appel d'une créature aux abois ; Tair retentissait des voix rauques qui se répondaient. Le heuk^ heuky heuk des taureaux atteints semblait trouver partout des échos et passait de glace en glace comme le clairon des batailles se répétant d'escadron en escadron. De chaque radeau -flottant, les bétes effarouchées se précipitaient dans les ondes comme le matelot se jette à bas de son cadre au bruit du branle-bas. Leur tête monstrueuse audessus des eaux, leur bouche grande ouverte, vomissant sans relâche leur lugubre clameur, ils s'avançaient vers nous de toute la vitesse de leurs nageoires. En peu de minutes, nous fûmes entièrement cernés. Le nombre des morses se multipliait avec une rapidité merveilleuse ; la surface de la mer en était toute noire.
Ils paraissaient d'abord timides et irrésolus, et nous ne pensions guère qu'ils méditassent un mauvais coup, mais notre illusion fut bientôt dissipée et nous vîmes qu'il fallait veiller soigneusement à notre salut.
Nous ne pouvions plus ea douter : ils se préparaient à une attaque, et le temps nous manquait pour fuir le dangereux guêpier oîi nous venions de nous fourrer si imprudemment. Miller n'avait pas lâché priî^e et le morse blessé, devenu le point central d'un millier de gueules béantes et mugissantes, nageait maintenant à notre poursuite.
Évidemment ces animaux voulaient percer de leurs défenses le plat bord de l'embarcation. Si nous leur laissions le temps de l'atteindre, le canot serait mis en pièces et les hommes lancés à la mer : nous n'avions pas une seconde à perdre. Miller saisit sa lance et en porta aux assaillants plus d'une terrible blessure; les matelots faisaient force de rames et nous chargions et déchargions nos carabines avec toute la célérité possible. Un coup de gaffe, une balle ou la lance du harponneur venait à la rescousse à l'instant du péril; une ou deux fois cependant, chacun de nous put croire sa dernière heure arrivée. Un morse énorme, à la physionomie brutale et féroce , s'élançait contre nous et allait aborder le canot; je venais de tirer, il ne me restait plus le temps de recharger mon fusil et je me préparais à le lui plonger dans la gorge, lors-, que M Knorr l'arrêta soudain par une balle dans le crâne. Une autre bête monstrueuse, la plus grosse que j'aie jamais vue et dont les défenses avaient un mètre de longueur au moins, traversait le troupeau et nageait sur nous, la gueule béante et mugissant avec furie. Je rechargeais encore mon arme, Knorr et Jensen venaient de tirer et les hommes étaient aux avirons. Ma carabine fut prête au moment critique; l'énorme animal élevant sa tête au-dessus du canot.
allait s^abattre sur le plat bord, quand j'épaulai mou fusil et le déchargeai dans la gueule du monstre; il fut tué sur le coup et coula immédiatement comme une pierre.
Ce fut la fin de la bataille. Je ne saurais dire ce qui leur donna subitement l'alarme, mais les morses plongèrent soudain en faisant rejaillir à grand bruit les eaux tout autour d'eux. Quand ils remontèrent, ils beuglaient encore, mais ils étaient à quelque distance de nous, et, leurs têtes tournées vers la haute mer, ils détalaient aussi vite que possible, leurs cris s^afTaiblissant à mesure que s'accroissait la distance qui nous séparait.
Nous avons dû en tuer ou en blesser deux douzaines au moins, car, en certains endroits, Teau était toute rouge de sang et plusieurs animaux flottaient autour de nous dans les dernières convulsions de Tagonie.
Le taureau harponné essaya de s'enfuir . avec ses camarades, mais ses forces l'abandonnèrent; nous le sentions faiblir et tirions sur la ligne; bientôt nous le ramenâmes assez près de nous pour que nos balles pussent le blesser dangereusement. La lance de Miller lui donna le coup de grâce, puis nous le halâmes sur un glaçon et j'eus bientôt un magnifique spécimen à ajouter à ma collection d'histoire naturelle. Nous ne réussîmes à en capturer qu'un second, tous les autres ayant coulé avant que nous eussions réussi à en approcher.
Jusqu'alors je n'avais pas regardé le morse comme un animal redoutable, mais ce combat me prouve que je ne rendais pas justice à son courage (i). Ce sont de
(i) Parry avait déjà constaté que ces amphibies sont de courageux batailleurs dans leur colère. {Bibl. unw, des voyage par Albert de Montemont^ t. 40, p. 421). — J. B.
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batailleurs fort acharnés ; sans notre sang-froid et notre activité, le canot aurait été mis en pièces, et nous-mêmes aurions été noyés ou déchirés. On peut à peine rêver d'ennemi plus effrayant que ces monstres énormes, aux gorges mugissantes, aux défenses formidables. A la prochaine rencontre, je veux armer de lances tout l'équipage : la carabine n'est pas toujours suffisante en pareil cas, puisque, sans l'énergique emploi de nos gaffes et de nos avirons, nous étions, ce jour-là, infailliblement atteints et coulés.
9 juillet. — J'ai fait une dernière visite à la vallée de Chester et dit adieu au Frère Jean. Si ce dernier continue à s'étendre jusqu'à ce que je revienne, les jalons que nous lui avons plantés sur le dos seront intéressants à relever.
1 1 juillet» — Journée d'émotions qui ne sont pas encore à leur terme ; la houle se maintient, les crevasses s'étendent, l'eau a touché le navire. Assez tard dans l'après-midi, au bout de trente-six heures d'anxieuse attente, la glace s'est ouverte tout auprès de nous et quelques minutes après, une fente se formait diagonalement à la goélette. L'avant s'est assez vite dégagé, mais l'arrière tenait encore, et les secousses imprimées au navire faisaient craquer toutes les pièces de la membrure. A la fin, la passe que nous avions sciée en prévision de ces accidents s'est un peu élargie ; un roulis sur bâbord a détaché la glace de dessous la poupe du navire et nous nous sommes trouvés à flot, mais non sans avoir subi bien des dégâts dans nos œuvres vives.
i3 juillet. — Je viens de prendre congé de mes amis les Esquimaux. Ils ont planté leur tente tout près de nous et je suis réellement triste de quitter ces braves gens. Chacun d'eux m'a rendu, à sa manière, des services plus ou moins importants, et leur empressement
à mettre à ma disposition leurs attelages, sans lesquels )e n'aurais absolument rien fait, est la meilleure preuve qu'ils aient pu me donner de leur dévouement et de leur affection. Leurs chiens sont leurs plus précieux trésors ; seuls, ils empêchent la femme, les enfants, TEsquimau lui-même, de mourir de faim, et rien ne les peut remplacer. J'ai fait tout mon possible pour venir en aide à la tribu, j'ai donné à mes voisins une foule de choses qui leur seront utiles ; mais je n'ai pu leur rendre que deux bêtes de trait, les seules qui eussent survécu de toutes celles qu'ils m'avaient fournies. Je leur promets de revenir bientôt, et cet espoir semble les consoler un peu.
Il est triste de penser à l'avenir de ces infortunés, et cependant ils contemplent leur future destinée, qu'ils jugent inévitable, avec un air d'indifférence, difficile à comprendre. Kalutunah, seul, paraît sérieusement affecté devant la perspective de la désolation qui s'étendra avant longtemps sur leurs pauvres habitations. Cet être singulier, mélange de gravité, de bonhomie et d'intelligence, s'enorgueillit dés traditions de sa race (i) et se montre réellement affligé de
(i) «... Ethnologiquement liés aux Samoyèdes et aux Sibériens des rivages du Pacifique, les Esquimaux ont été sans doute lavant-garde, les éclaireurs de la race humaine sur le sol américain. Ils se rapprochent du pôle plus qu'aucune autre variété de notre espèce ; mais, au xii* siècle de notre ère, ils s'étendaient vers le sud jusqu'aux rives du Potomac et de la Dela ware, où les Scandinaves les rencontrèrent pour la première fois et leur donnèrent le nom de Skrsellingar, c'est-à-dire misérables. Celui d'Esquimaux ou Mange-Cru^ s'il faut en croire Charlevoix, leur a été donné par les Abénakis. Quant à euxmêmes, ils s'attribuent la qualification d'Inouit, les hommes. Refoulés peu à peu vers le nord par les invasions de peuplades plus jeunes et plus puissantes, ils ne pénétrèrent dans le Groenland que vers la fin du xiv« siècle, en même temps que la peste noire, et les Sagas islandaises attribuent à ces deux fléaux
la voir peu à peu disparaître. Aujourd'hui, quand je lui ai pris les mains pour lui dire que c'était la dernière lois que je descendais à terre, des larmes ont brillé dans ses yeux, et il m'a profondément touché en me disant d'une voix suppliante : a Reviens, pour nous sauver I » Ah ! certes, si je le puis, je reviendrai et je les sauverai ; car, j'en suis sûr, aucun être de ce
réunis la ruine des établissements Scandinaves qui florissaient depuis quatre cents ans dans cette contrée.
Séparés des Peaux-Rouges de l'intétieur par une haine mutuelle, égale à celle qui séparait, il y deux mille ans, les chasseurs de la Germanie des pêcheurs finois de la Baltique, les Esquimaux n'occupent que la côte du continent et des îles. Ils ne la quittent jamais, et ne pourraient pas le faire sans changer .entièrement leurs usages et leur genre dévie, dont Tidentité parmi toutes leurs peuplades, depuis la presqu'île d'Alaska jusqu'au cap Farewell et depuis la baie de James jusqu'au fond du détroit de Smith, n'est pas un des faits les moins remarquables de l'anthropologie. Non-seulement l'intérieur d'une habitation de la baie Norton est la répétition exacte du gîte d'un Groénlandais ; mais les mœurs, les caractères physiques , le langage , l'attitude, l'habillement des habitants de ces deux huttes, séparées par iio degrés de longitude, sont semblables. Ils préfèrent la viande et le poisson crus à toute autre nourriture ; l'huile de cétacé et le sang chaud de mammifère, à toute autre boisson. Ils n'ont , dans leurs lanières d'hiver comme dans leurs tentes d'été, d'autre feu que celui d'une lampe fabriquée en pierre ollaire et alimentée par une longue tranche de graisse de phoque; leurs canots et les instruments de pêche qui y sont attachés sont pareils et disposés de la même manière ; enfin, .et c'est le point principal, leurs errements sociaux, leurs modes . d'adoption, de mariage et de funérailles ne présentent rien qui marque une différence. Ils ont les mêmes croyances superstitieuses et reconnaissent, en tremblant à un égal degré, le pouvoir mystérieux des angekoks ou sorciers. » [Voyages dans les glaces du pôle arctique à la recherche du passage nord-est.)
A Tappui des lignes précédentes écrites, en 1864, pour un livre destiné au peuple et à la jeunesse, nous pourrions invoquer aujourd'hui des noms et des œuvres qui font autorité dans la science. Il nous suffira de citer : sir John Richardson, the Polar Régions ; — le docteur Latham, Des Variétés de la race hu-
vaste monde ne mérite plus que ceux-là le dévouement des chrétiens (i).
14 juillet. — Un léger vent d'est gonfle nos voiles vers la mer. Nous marchons lentement, mais sans temps d'arrêt, à travers la glace disloquée. Des boîtes vides, des chiens morts, des tas de cendres et autres débris de Thiver voguent autour de nous sur les gla-
maine; — Sven Kihson, Les premiers habitants de la Scandinavie, — et enfin le commodore Maury, qui, dans une lettre, publiée par Schoolscraft en tête du dernier volume de son grand ouvrage sur les tribus indiennes, dit textuellement :
«... L'origine asiatique de la population américaine est hors de doute pour moi.
« Je suis convaincu que, dès la plus haute antiquité, en supposant l'océan régi par les mêmes lois physiques qu'aujourd'hui, les eaux du Pacifique ont été pratiquées par l'homme, en balsas, en pirogues, en radeaux et autres embarcations grossières des premiers âges.
a ... Encore aujourd'hui un va-et-vient de batdares et d'otimyaks, un commerce d'échange, est régulièrement établi entre les deux côtes de la mer de Behring, entre les Tchoukchis d'Asie, pasteurs de rennes, et les Elsquimaux d'Amérique, dresseurs de chiens de trait.
«... Les ancêtres des Esquimaux et des Peaux Rouges, pour passer d'Asie en Amérique, ont eu, pour points de départ, tout le littoral compris entre le Japon et la mer Glaciale ; pour étapes, les Kouriles, les îles Aléoutiennes, la presqu'île d'Alaska, etc., pour voies et pour guides, les courants et les vents.
a ... Les îles Aléoutiennes ne produisent point de bois. Pour fabriquer leurs canots, leurs ustensiles de pêche, pour fouir et creuser les tanières souterraines où ils habitent, les grossiers habitants de cet archipel ne peuvent se servir que de bois flotté. Or l'essence la plus commune que leur apporte la mer est le camphrier; et les rivages les plus rapprochés d'où puisse venir cet arbre, sont ceux du Japon méridional ! Les courants portent donc des côtes orientales de l'Asie aux côtes nord-ouest de l'Amérique. » — Feud. de L.
(i) Ce passage n'est pas en parfait accord avec les sentiments exprimés au chapitre III de ce volume; mais penser mieux des gens en les quittant qu'en les abordant est honorable pour toutes les parties intéressées. — J. B.
l34 tA KeH libUe du pôle
çons ; reliques éphémères de nos dix mois d'hivernage. Les Esquimaux, debout sur la berge, nous regardent encore ; le petit observatoire blanc s'évanouit dans le lointain, et je descends du pont avec un mélancolique : «Adieu, Port Foulke I » sur mes lèvres et dans mon cœur.