CHAPITRE XEV
L'hiver. — La nuit de plusieurs mois. — Le clair de lune. — Douceur de la température. — Une averse. — Épaisseur de la neige. — Ses cristaux. — Nos chiens tombent malades. — Symptômes du fléau. — Terrible mortalité. — Nouveaux projets. — Plans de voyage chez les Esquimanx du détroit de la Baleine.
Le lecteur qui a suivi mon journal depuis notre arrivée au Port Foulke aura sans doute remarqué comme la clarté du jour s’était lentement évanouie et de quel pas tardif et mesuré l'obscurité s’avançait vers nous. À la fin de novembre, la dernière et vague lueur s’éteignait dans le ciel, et à toute heure les étoiles brillaient du mème éclat; du jouit sans tin de l'été, nous avions, à travers le crépuscule d'automne, passé dans la longue nuit de l'hiver.
Nous avions bien tous appris, dans notre enfance, qu'aux pôles de la terre le jour et la nuit durent six mois, mais autre chose est de se trouver face à face avec la réalité et d'être contraint de s'y soumettre. L'éternel soleil de lété avait dérangé les habitudes de Loute notre vie, mais l'obscurité de l'hiver les troublait plus encore. L'imagination autrefois trop excitée par cette lumiere qui inspire l'action, sengourdissait peu à peu, la nuit de plusieurs mois jetiut son ombre sur l'intelligence et paralysait notre énergie,
La lune seule venait de temps en temps nous arracher à ces ténèbres accablantes. Pendant les dix jours de sa course lumineuse, elle chemine paisiblement au-dessus de l'horizon et brille d’une clarté inconnue partout ailleurs. L'uniforme reflet des neiges et la sérénité presque constante de l'atmosphère ajoutent à la splendeur de ‘ses rayons. Ils permettent de lire avec la plus grande facilité, éclairent les Esquimaux dans leurs courses nomades et les guident vers leurs territoires de chasse.
Les jours et les semaines se trainaient avec une fatigante lenteur et le temps ne nous manquait pas pour nos observations. Je note ici quelques faits remarquables : Tout enfoncés que nous étions dans une profonde échancrure des hautes terres, les terribles rafales du nord-est fondaient sur nous presque sans relâche, et quoique ensevelis sous les ténèbres polaires et entourés des glaces boréales, nous avons vu la mer ouverte souvent s'approcher de nous, et plus d’une fois ses flots tumultueux ont menacé d’arracher le navire à son berceau de cristal et de l’entrainer sans retour au milieu de la débâcle.
La moyenne de la température à été singulièrement élevée, circonstance que j'attribue en partie à la mer libre, à laquelle il faut sans doute rapporter aussi la fréquence des tempêtes et la grande agitation de l'atmosphère. J'ai parlé dans le dernier chapitre de l'étrange hausse du thermomètre au commencement de novembre; quelques semaines plus tard, il atteignait le point de congélation pour redescendre à — 25° C. presque aussi soudainement qu'il avait monté. (es oscillations inexplicables ne tardèrent pas à nous ramener le dégel avec son désagréable cortége : la neige fondue sur les ponts et l'humidité dans nos chambres. Le 28 et le 29, nous ne pümes allumer les feux que pour préparer nos repas et nous procurer de l’eau. Enfin. pour ajouter à mon étonnement, d’épaisses ondées de frimas furent suivies d’une pluie battante comme je n'en