CHAPITRE XIV
avais vu dans ces froides régions qu’en juillet et en août. La hauteur de la couche de neige déposée pendant cette période n'est pas moins extraordinaire; elle s’éleva à 42 pouces, et en un seul jour s’accrut de 19 pouces, c’està-dire cinq pouces de plus que n’en accumula au Port Rensselaer tout l'hiver de 1853 à 1854. Jusqu'au 1° décembre, il en est tombé quatre pieds en tout, et cependant nous sommes fort au nord de la ligne maximum des neiges, et d’après mon expérience passée je m'étais cru en droit de conclure que les régions voisines du détroit de Smith sont presque entièrement exemptes des humides produits de la condensation des vapeurs. Une de mes distractions favorites était l'étude des cristaux de neige. Il est assez singulier que les plus parfaits ne se forment que lorsque la température est relativement assez élevée; si le thermomètre est au-dessous de — 18° C., la neige est sèche et dure et ne montre pas ces minces et diaphanes flocons si doux à l'œil et qui, vus à la loupe, affectent tous des figures régulières et fort variées quoique dérivant d’un hexagone primitif, J'en ai dessiné un très-grand nombre; les plus compliqués ressemblent aux segments inement dentelés d'une feuille de fougère.
Vers le commencement de décembre, la marche des événements, jusque-là assez satisfaisante, fut troublée par une série de désastres qui eurent une influence funeste sur les destinées de l'expédition et dérangèrent tous les plans formés pour l'avenir de notre entreprise.
J'ai déjà dit qu’une sorte de peste sévissait depuis plusieurs années sur les chiens du Groënland méridional et avait enlevé beaucoup de ces utiles animaux. La cause du fléau était restée inconnue, mais, d'après les informations recueillies, je supposai qu'elle était purement locale, et qu'une fois mes attelages embarqués. je n'aurais plus à la redouter. C’est dans cette persuasion que je passai tant de jours aux établissements danois à glaner çà et là
trente-six hôtes de trait, Jusqu'au 1° décembre, elles se maintinrent en parfaite santé, et comme je les nourrissais abondamment de viandes fraîches, j'espérais qu'au printemps je me trouverais possesseur de quatre bons et forts attelages pour nos explorations en traineau.
Hans m'avait appris, il est vrai, que les Esquimaux des environs venaient de perdre beaucoup de chiens d’une ma. ladie dont la description répondait à celle que j'avais entendu faire à Prôven et à Upernavick, mais novembre s'était écoulé sans que le terrible fléau visitâät ma belle et bonne meute, et je la croyais désormais à l’abri de ses atteintes. Je me rappelais, certes, la mort des chiens du docteur Kane, mais j'en expliquais autrement les causes. En 1854 el 1855 les provisions fraiches nous faisaient alors presque entièrement défaut; comme l'équipage, nos animaux ne se nourrissaient alors que de salaisons, et si le scorbut n'épargna point les hommes, les chiens, habitués à ne manger que de la chair de phaque crue, n'avaient pu résister à un régime si nouveau pour eux.
Mais ma confiance ne devait pas être justifiée : au commencement de décembre, Jensen vint me prévenir qu'une de nos plus fortes bêtes présentait tous les symptômes du terrible fléau, et sur son conseil je la fis abattre immédiatement, afin de circonscrire les ravages du mal, si toutefois il était contagieux. Mais quelques heures après, un autre chien fut atteint de l1 même manière.
Le pauvre animal manifesta d’abord une grande inquiétude ; il courait autour du navire, dans un sens, puis dans un autre, avec une démarche incertaine et troublée; chacun de ses mouvements indiquait une violente exaltation nerveuse; soudain, il partit comme un trait et se dirigea vers l'entrée du port, aboyant sans cesse et paraissant mortellement effrayé de quelque objet imaginaire qu’il essayait de fuir ; il revint bientôt encore plus excité : ses yeux s’injectaient de sang, une bave épaisse filait de sa bouche, et il sem-