CHAPITRE XXI
d'observer comme les mêmes caractères se retrouvent chez les peuples les plus divers et se reconnaissent aux mêmes traits : l’attelage de Kalutunah paraissait à peine fatigué, les harnais étaient en bon ordre, le traineau bien conditionné, tandis que celui de Tattarat tombait en pièces. Ses misérables roquets efflanqués, affamés, s’enchevêtraient dans les guides rompues et pleines de nœuds. Nos voyageurs étaient venus d’Iteplik en une seule étape; ils n’avaient fait qu'une courte halte à Sorfalik pour laisser souffler leurs bêtes ; ils déclarèrent n'avoir rien mis sous leurs dents depuis leur départ, et si on en jugeait par leur appétit, leur assertion n’était pas mensongère ; ils engloutirent la plus grande partie d'un quartier de venaison dont ils facilitèrent l'ingurgitation à l’aide de gorgées d'huile de morse, puis ils finirent par se rouler, pour dormir, dans les peaux de renne de la hutte de Tcheitchenguak.
Le lendemain, je fis appeler Kalutunah dans ma cabine pour le traiter avec le respect dû à son rang élevé, mais je me permis de prendre certaines précautions, et je fis asseoir mon hôte sur un baril que j'isolai avec soin du reste de l'ameublement; sous les amples fourrures du chef renommé erraient d'immenses troupeaux de ces vils insectes pour lesquels nul savant lexicographe n’a encore inventé de nom présentable. Son costume différait peu de celui de Tcheitchenguak. Mon illustre visiteur, installé sur sa barrique, le corps enfoncé dans un vaste surtout au capuchon rabattu sur la tête, les pieds et les jambes perdus dans des peaux d'ours au long poil, eùt été pour un peintre un bon sujet d'étude; le pinceau d’un maitre aurait seul pu rendre la joie qui éclatait sur sa figure ; un enfant devant lequel on amoncellerait tous les joujoux de Nuremberg, n’eût pas montré plus de ravissement. Ses traits ne possédaient pas la grâce de ceux de « Villiers aux cheveux de lin, » ni la beauté de Nirée, le plus beau des Grecs, immortalisé par cette unique mention d'Homère. Sa large face ne rappelait en
rien la physionomie des guerriers d’Ossian, « physionomie aussi changeante que les ombres qui voltigent sur une prairie, » Mais éclairée par une large grimace de satisfaction, elle avait vraiment du caractère et exprimait plus de virilité que celle des autres Esquimaux.
Ses traits, taillés sur le même type que ceux de Tcheitchenguak, étaient bien autrement accentués : il n'avait pas la peau si noire, mais sa figure était plus ronde, le nez plus épaté et plus arqué, la bouche plus élargie ; lorsque le nalegak riait, ses petits yeux se contractaient et devenaient des fentes presque imperceptibles. Sur sa longue lèvre supérieure, croissait une broussaille de soies dures et noires, roides comme les moustaches d’un chat; quelques poils de même nature rayonnaient sur son menton. il devait avoir la quarantaine, et comme les serviettes, le savon et les ablutions extérieures sont encore choses inconnues aux habitants du Groënland septentrional, ces huit lustres avaient accumulé sur sa peau une couche épaisse de crasse qui en certains endroits disparaissait par l’action du frottement, et donnait à sa figure et à ses mains une apparence mouchetée.
Kalutunah n’était donc point beau, mais on ne pouvait pas dire qu’il füt réellement laid; en dépit de ses traits grossiers et de sa malpropreté, sa simplicité joviale, sa naïve bonhomie m'’avaient gagné le cœur. Sa langue ne resta guère oisive ; il voulut tout d’abord me mettre au courant de toutes ses aflaires : sa femme vivaitencore et avait ajouté deux filles à ses autres charges, mais sa figure brilla de joie lorsque je m'informai de son premier-né, que j'avais vu en 1854, beau garçon de cinq ou six étés, et il me parla avec un orgueil tout paternel de la grandeur future promise à cet héritier présompüif : il savait déjà prendre des oiseaux et commençait à conduire l’attelage.
Je lui demandai ensuite des nouvelles de Se: son ancien rival qui m'avait autrefois causé presque autant d’en-